Réflexions routières
L'observation des véhicules qui défilent sur la droite à un rythme soutenu, à mesure qu'on les dépasse, permet de conjecturer de certaines réalités sur leurs occupants. Réalités que l'on peut d'ailleurs appréhender dans d'autres situations, un train, une terrasse de café, un hall d'accueil, pourvu en fait qu'il y ait du passage. Cependant, l'analyse routière apporte un nombre d'indices supplémentaires, qui facilitent l'étude. En plus de la tête des voyageurs, le modèle de la voiture, son état de propreté générale, le contenu du coffre, la plaque minéralogique sont autant d'éléments qui permettent de dire qui revient de vacances familiales sur la côte, qui rentre d'un week-end pêche-aux-coquillages, qui retourne avec des petits yeux des réminiscences d'un réveillon copieusement arrosé.
Autoroute 11, peu après midi. Papa conduit vite, comme à son habitude. Pire que cela, il conduit de manière agressive. Il est de ceux qui vous collent au pare-chocs, le clignotant nerveux, quand ils estiment que vos dépassements s'attardent un tantinet. Il paraît que sur certaines autoroutes allemandes, la vitesse n'est pas limitée, sans qu'il n'y ait pour autant pas plus d'accidents qu'en France. La vérité c'est que la conduite est érigée en course de vitesse et de mufflerie à un échelon national, dont mon père n'est qu'un banal concurrent. En ville c'est pire. À Paris, il doit jouer des coudes dans sa berline surpuissante. Il est dans son élément. Définitivement. Sauf qu'il n'a pas le sens de l'orientation.
Pendant qu'il roule, je finis Extension du domaine de la lutte, version papier cette fois. Puisqu'il faut comparer, le livre est certes plus complet. On y comprend mieux les argumentations, comme certaines théories et certains exemples ont été supprimés lors du passage sur grand écran. De manière générale, le film en ressort moins sombre, plus optimiste. À se demander si Houellebecq, qui a co-signé l'adaptation avec Philippe Harel – bénit soit Philippe Harel – à se demander donc s'il n'était pas moins dans le creux de la vague que lors de la première écriture. La fin à ce propos est particulièrement significative.
Du reste, je viens de terminer mon deuxième livre de l'année. Deux livres en quatre jours. Proportionnellement, je devrais donc lire 183 ouvrages en 2004. Je repense à Attention Danger Travail, qui argue de la frénétisie d'achat de notre société consumériste pour justifier du fait que l'on peut, en réalité, vivre relativement bien avec peu d'argent, pourvu qu'on se contente de l'essentiel en oubliant le superflu. Par superflu, on entend la résidence secondaire en Bretagne, la berline à cent mille euros, le téléphone dernier-cri. Le fait est que dans mon exemple, mes 183 livres vont au fond me revenir assez cher. Même avec une carte de bibliothèque, l'abonnement n'est pas donné, surtout quand on ne bénéficie plus, comme moi, du statut étudiant. Je n'estime définitivement pas que l'accès à la culture soit superflue. Pour vivre avec peu dans le système actuel il faut donc sacrifier une partie de l'essentiel. Ma soeur qui sort beaucoup ampute une bonne partie de son budget nourriture pour aller à l'Opéra ou voir des concerts. Ce n'est pas normal d'avoir à faire ce choix.
- Posté à 23:57
- Sujets : Réflexions, Livres
- Permalien vers Réflexions routières
Pas de commentaires (pas encore :)