Noir
Bonne petite soirée loose, rien de bien méchant, mais juste ce qu'il fallait pour te passer l'envie de recommencer de si tôt. Pourtant ça n'était pas si mal parti, ça faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu de pot à la boîte, du coup celui organisé pour l'anniversaire de Rémi-le-bien-nommé est arrivé tout à fait à point. Avec son vin blanc qui se laissait tout à fait boire et ses morceaux de pâté en croûte. Après, rendez-vous près des facultés pour un bowling entre collègues. Encore une idée lumineuse de la fille, mais curieusement suivie par peu de monde : moi, Mathieu qui est juste resté cinq minutes, Charles et Jésus-Christ. Charles c'est le technico-commercial à l'humour tellement hilarant, franchement ce type c'est une perle, pourvu qu'on le prenne au dixième degré, ce dont je ne suis pas persuadé qu'il se rend compte. Et Jésus-Christ c'est le mec qui est allé sur la croix pour absoudre nos péchés, quelque chose comme ça, sauf que le nôtre n'est ni barbu ni mythomane, c'est juste un modèle dans son genre et comme son genre c'est un peu le mien, au fond il ne m'est pas si antipathique.
Billard, donc, parce que finalement le bowling était fermé au public, une petite bière pour la route et la chance du débutant qui ne veut décidément plus me sourire – succession de coups minables heureusement rattrapés par le mari de madame. Entre deux silences, je regardais Jésus-Christ, qui comme moi était venu ce soir plus par désir de s'inventer un semblant de vie sociale que par vraie conviction qu'il allait passer un moment agréable. Jésus-Christ évoluait avec une maladresse touchante qui transpirait de chacun de ses gestes, si peu assurés, si peu convaincus. Jésus-Christ sur une table de billard, guindé, mal à l'aise, avec les meilleures intentions du monde mais définitivement pas à sa place et terrassé par l'image qu'il renvoie de lui-même. À un moment, le manque d'aplomb de Jésus-Christ à manier sa queue m'ont fait me demander comment il se débrouillait avec les filles. Je m'imaginais sa vie sexuelle aussi vide que la mienne, je voyais Jésus-Christ effacer subtilement son nez de Cyrano pour effleurer de ses lèvres sèches la bouche d'une étrangère, je voyais Jésus-Christ éjaculer péniblement dans la pénombre impersonnelle d'une chambre de Marie-Madeleine et, quasiment dans le même geste, remballer sous un drap virginal jaune-pisse sa pudeur, sa bite et le triste arrière-goût de ses difficiles vingt-cinq premières années.
Leur partie m'a semblé interminable. Autant je suis patient et je comprends parfaitement qu'il faut savoir s'effacer quand il s'agit de permettre aux autres de s'amuser, autant là franchement c'était pénible. Et la fille pour se distraire qui jouait avec son appareil photo quand elle ne jouait pas avec son homme, et leurs premiers débuts d'engueulade pour savoir s'ils rentrent ensemble parce que monsieur est fatigué, ça semble prometteur pour le reste de l'aventure, franchement le mariage la vie de couple ça donne envie. Alors oui ils sont partis ensemble, inutile de prolonger le calvaire plus longtemps, et nous trois on est aussi parti ensemble, probablement parce qu'on n'avait rien de mieux à faire. Se finir tranquillement au Mac Do. À table, on disserte un peu sur la vie les vaches, mais inévitablement on en finit par parler boulot. Evidemment, c'est ce qu'il y a de plus simple pour faire du bruit sans s'écouter, à se chamailler gentiment pour refaire le monde (enfin, pour réorganiser la boîte en l'occurrence) avec nos idéaux lisses et nos envies de bien faire. Ça aussi ça m'a semblé interminable, je ne pense pas que ça ait servi à quoi que ce soit d'ailleurs, et surtout pas à me rapprocher d'eux.
Je suis critique parce que c'est dans des moments-là que je perçois tout le côté artificiel des relations humaines. Être ensemble, oui, mais pour quoi faire ? Parler pour au fond ne rien dire, jouer pour au fond ne s'emmerder qu'à regarder les autres, faire groupe mais quel groupe ? Nous sommes autant liés les uns aux autres que si demain je me mettais à discuter avec l'inconnu que je croise tous les jours dans le bus le matin, avec aussi peu à partager, si ce n'est un peu de rigolade, de vagues relents de sympathie et l'impression cynique d'avoir réussi à exister au travers d'un ensemble qui nous est pourtant cruellement étranger. Croire qu'on est vraiment quelqu'un que lorsqu'on s'affirme avec d'autres, alors que justement on n'est vraiment quelqu'un que lorsqu'on s'assume tout seul.
- Posté à 00:45
- Sujet : Ma Petite Entreprise
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