Chocolat Café
Passer du temps avec lui en ce moment précis me pèse. Surtout pour faire ce que je suis censé faire. Lui c'est Éric, un de mes cousins réunionnais. Ce que je suis censé faire, c'est l'aider à remettre son ordinateur en état de marche. Ça c'était pour resituer. L'autre jour je parcourais le début de Je suis noir mais je ne mange pas de manioc – je ne sais toujours pas si je dois lire ce livre, remarquez que je me demande si je dois le lire, pas si je veux de le lire, pas s'il me donne envie de le lire ; agir pour paraître et non pas agir pour être, vous connaissez le refrain. Et donc entre autres choses, ce bouquin évoquait la contradiction entre l'absolue distance qu'il peut y avoir entre deux noirs, un professeur d'université et l'autre, disons, balayeur de chiottes, et la pourtant prétendue connivence de classe qu'on a l'habitude de leur attribuer, sous prétexte qu'ils partagent la même couleur de peau. Avec Éric c'est un peu la même chose. Et vous devinez que je ne me donne pas le rôle du balayeur de chiottes.
Mais en même temps, je ne sais pas comment vous présenter ça sans que ça ressemble à du racisme social, voire du racisme tout court, sans passer pour un gros con fascisant. Lui a des origines malgaches comme moi, il a une grosse vingtaine d'années comme moi, il vit loin de la plupart de ses proches comme moi et doit vivre l'intégration dans une société étrangère. Et pourtant on est tellement différents, comment peut-on s'entendre ? On a des goûts différents, on a des attitudes différentes, des attentes et des aspirations différentes. Ce qui nous sépare, son arrivée en France il y a deux ans, moi il y en a dix-huit. Entre temps j'ai tellement l'impression d'avoir oublié ce que je suis pourtant, un noir, un black, que j'en viens à le regarder lui avec curiosité. Et à me regarder en retour. En vérité qu'est-ce qui en moi revendique ma négritude ; au-delà de ça est-ce quelque chose que je doive nécessairement revendiquer ? J'ai été élevé à l'occidentale, ma culture est occidentale, entouré de blancs et en agissant comme eux, comme ceux avec qui j'ai grandi, je me sens plus ou moins naturel, plus ou moins à ma place. Avec d'autres noirs j'ai tout de suite peur de l'amalgame péjoratif, du cliché du voisin qui pue et qui fait du bruit. Ce cliché significatif on me l'a enseigné en le tournant vers l'extérieur, alors qu'étrangement ce cliché je pourrais également en être la cible.
Dans ce monde idéal où l'on voudrait nous faire croire que la couleur, le sexe, la taille, plus rien n'a d'importance car nous sommes tous égaux, tous identiques, est-ce que je dois entretenir mon originalité en cultivant mes différences ou est-ce que je dois me fondre dans la masse et faire comme si de rien n'était ? J'ai toujours voulu croire dans la deuxième proposition, mais je me pose aujourd'hui des questions. Peut-être avec l'habitude ma personnalité perd ses repères, ce qui me fait me réaffirmer d'autres façons. Je remarque qu'hormis de mon teint mat je fais quand même tout pour me démarquer, vêtements criards, goûts musicaux décalés, provocations constantes ; je ne peux pas être différent parce que noir, on m'a appris à l'école que les noirs ne sont pas différents et que ceux qui pensent ça sont de méchants racistes. Mais toutes ces excentricités que je cultive désormais ne sont-elles pas une façon pour moi que de réaffirmer ma différence d'une autre manière, plus politiquement correcte, après toutes ces années à faire de mes origines comme si de rien n'était ? Tout cela bien sûr en faisait semblant d'oublier que les gens, eux, continuent de me considérer au premier degré, continuent de s'arrêter au cliché.
Pour en revenir à Eric, ça aurait été n'importe qui je m'en serais probablement désintéressé assez vite. Reste que c'est mon cousin, d'une part, et qu'il me renvoie d'autre part une image de cette partie de moi qui ne semble plus exister. D'un côté celle du noir qui s'affirme dans des associations et des actions ouvertement revendicatrices d'une culture originelle, la culture malgache, que moi j'ai perdue ; celle aussi de l'individu normal qui a des joies simples et des interrogations carrées, que j'ai un jour cessé d'être pour devenir ce gros monstre d'élitisme et de pédanterie qui vous parle et qui au bout du compte ne sait plus où il en est.
- Posté à 00:36
- Sujets : Réflexions, People
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