Que j'aie du mal à assimiler le fait que je change complètement d'environnement de travail d'ici à la rentrée, c'est un fait ; les échéances sont encore trop lointaines et je commence à peine à imaginer ce que ça risque d'être. Que je ne me rende compte qu'à la dernière minute que, d'ici maintenant trois semaines, il y aura une bonne partie de ma cinquantaine de collègues actuels que je risque de ne plus jamais revoir de ma vie, ça c'est une perspective déjà moins réjouissante.
Vendredi matin, très tôt, j'avais un entretien clientèle dans une grande banque – la même où travaillent plusieurs des personnes rencontrées à cette fameuse soirée. Ma nouvelle boîte présente deux prestataires à leur client pour une mission à débuter en septembre, l'un des deux prestataires en question étant, vous l'aurez deviné, votre humble serviteur. L'immeuble est un grand bloc de béton avec une esthétique assez typique des années soixante-dix, il me fait d'ailleurs plus penser à un hôpital qu'à un siège social. Mais passons. Après avoir poireauté dix minutes devant l'entrée, à attendre Philippe mon directeur d'agence, nous voilà accrédités dans l'antre de la bête, badge en main et carte d'identité en caution. Je vois des filles, beaucoup de jolies filles, pas mal de cadres grisonnants et tristounets aussi. On nous présente alors un quinqua, directeur de service, et un jeune loup, chef de projet, avec qui je dois passer en entretien. Je suis assez surpris parce que ça se passe assez vite ; c'est à peine si j'ai à chaque fois le temps de répondre aux questions que l'on me pose, j'imagine qu'ils font confiance à leur société de service et que cette entrevue, c'est juste une question de principe. Le premier m'interroge de façon assez déstabilisante sur mon éducation, sur mes choix d'études et de carrière, sur ma vie en dehors du travail, sur mes loisirs. Heureusement j'ai assez de recul pour pouvoir broder, sans doute des restes de précédents entretiens. Je me sens par contre beaucoup moins à l'aise pour expliquer pourquoi je veux changer de poste. Le second reste beaucoup plus terre à terre et se contente de questions techniques sur mon parcours.
Les minutes s'écoulent, mais c'est uniquement quand je sors une demi-heure en avance que je comprends. Le directeur de service d'ailleurs me le confirme à mots couverts, ils cherchent quelqu'un de beaucoup plus expérimenté pour la mission en question et, dès le départ, leur choix avait été bien orienté vers l'autre candidat. Je me rappelle alors les remarques que Philippe avait pu me faire avant le début de l'entretien et qui maintenant sonnent différemment : au pire ça te fera un premier coup d'essai, pour cibler ce qui va et ce qui ne va pas dans ta présentation. Pour lui aussi, cette entrevue était une question de principe, une sorte de test grandeur nature. Sachant pertinemment qu'il voulait plutôt placer l'autre personne, il voulait voir comment je m'en sortais. En plus en quelque sorte je servais de soupape de sécurité, de point de comparaison pour faire contraster l'autre CV. Mais contre mauvaise fortune bon coeur, je regrette seulement ne pas avoir eu les répliques suffisamment justes pour contrer leurs arguments. Je suis jeune mais j'ai pris beaucoup de responsabilités, sur un projet avec des contraintes fortes et avec des technologies très à la pointe. Quelque chose comme ça oui.
Vendredi soir alors, sur les coups de dix-sept heures, encore un apéro avant le week-end, cette fois pour fêter un départ en vacances. C'est un peu de saison. Mais comme Arnaud ne revient que début août, c'est aussi la dernière fois que nous aurons l'occasion de nous croiser, tout au moins dans le cadre du boulot. C'est un ingénieur commercial, la trentaine avancée, un peu façon vieille école, quelque chose qui sonnerait dans le genre macho rigolo, au second degré évidemment. Je ne sais pas trop pourquoi mais il m'a toujours considéré avec beaucoup de respect, il a toujours cautionné sans réserve les projets dans lesquels je me suis impliqué, bien que n'y ayant lui-même pas forcément pas d'intérêt – le comité d'entreprise, les consultations, les soirées, les ateliers. Dans le civil, il est arbitre de foot, cela lui donne une certaine aura et une certaine autorité, j'ai toujours pensé qu'il était franc et professionnel. Même si j'ai aussi entendu quelques remarques contradictoires, même si je l'ai vu aussi s'engueuler avec les filles – et vous savez tous ce que je pense des filles.
Et donc, alors que je le salue une dernière fois avant de partir en week-end, forcément ça me fait un peu bizarre. Il se renseigne à nouveau sur mes futures occupations, comme j'imagine qu'il connaît un peu le marché sur Nantes. Le but c'est aussi de découvrir de nouvelles expériences et d'autres environnements, me dit-il de façon un peu convenue. Alors il me souhaite bonne chance je pense sans trop d'arrière-pensées. Et là je me dis, je quitte des gens qui me font entièrement confiance et qui me portent en estime, pour d'autres qui m'utilisent stratégiquement. Bon, peut-être que je noircis un peu le tableau. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne...