mercredi 07 novembre 2007

Voyages

Comme vous me voyez là, je reviens de Béthune avec un méchant rhume, de douloureuses piqûres d'insectes, quelques égratignures et deux ou trois autres bricoles dans mes bagages, que je n'avais pas forcément prévues. Même si pour dire vrai, je ne savais pas tellement ce que j'allais y chercher de prime abord. En effet c'est un peu sans réfléchir que j'ai répondu à ma soeur quand elle m'a proposé, il y a un mois de cela, de l'accompagner dans le Nord sur l'invitation de son amie Priscille. Cette dernière a fait ses voeux l'été dernier, cela fait maintenant plusieurs années qu'elle est engagée dans la vie religieuse. Et comme sa communauté fait régulièrement appel aux bonnes volontés pour participer à des camps et des chantiers, combinés avec des temps de rencontre, une chose en entraînant une autre, me voilà parachuté chez les petites soeurs. Elles ont actuellement pour projet de construire un monastère sur place, ce week-end nous avons donc donné les premiers coups de pelle pour l'inauguration des travaux.

Béthune en soi, j'ai été agréablement surpris. Vous imaginez tous les préjugés que je pouvais avoir sur cette région, triste est sinistrée. Mais la cité est assez jolie, un mélange plutôt heureux d'architecture traditionnelle, partout ces maisons en brique rouge so cliché, et de style plus moderne, plus art nouveau, quelque part entre le cubisme soviétique et le néo-rétro à la Gotham City. En revanche l'environnement immédiat est bien moins agréable, en fait on ressent le même sentiment d'oppression qu'en région parisienne, au milieu de kilomètres et de kilomètres de béton uniformément gris et monotone, entourés d'une campagne boueuse et minimaliste, où la nature donne l'impression de se sentir à l'étroit. Et puis il y a des endroits vraiment glauques. C'est ainsi que j'arrive de nuit, presque symboliquement, un autorail m'amène bruyamment dans le noir, vers l'inconnu.

J'y repense, ma démarche n'est pas complètement anodine. Concernant la foi, comme on me le demande sans vraiment attendre de réponse, je me définis depuis un certain moment comme agnostique. Pas athée, agnostique, au sens littéral, sans connaissance. Je suis incapable de dire s'il existe ou pas une force supérieure au-dessus de nous, voilà quelque chose que je ne peux pas décider. C'est un cheminement assez compliqué, je n'ai pas envie de vous l'argumenter maintenant, peut-être un autre jour. Toujours est-il que dernièrement, dans la même optique, je me suis cependant mis à considérer à nouveau la religion, cette fois sous un angle purement empirique, de façon complètement dé-corrélées de la foi elle-même. Après tout, le fait religieux peut ne se concevoir de façon primaire que comme une simple collection de préceptes moraux régissant la vie quotidienne, la croyance en Dieu revêtant alors un aspect purement folklorique à vocation de socialisation de l'individu et d'apaisement des angoisses fondamentales. Car si la religion se compose de trois éléments, une cosmogonie, une liturgie rituelle et une morale, et si les deux premiers sont constamment battus en brèche par l'évolution de la pensée occidentale, alors dans ce schéma l'adhésion à une religion relève plutôt d'un choix de mode de vie que d'une réelle décision philosophique sur le sens du monde. Etant moi-même ignorant et ainsi détaché de ces interrogations métaphysiques, on pourrait alors donc dire que c'est sous cet angle pragmatique, dans une volonté d'aller voir comment la religion catholique se pratique au jour le jour, comment vivre telle expérience mystique au quotidien, que je suis parti. Mais pas de façon condescendante ou pseudo éthologique, avec une vraie curiosité et un réel intérêt pour ce choix. Avec aussi le besoin de confronter cette expérience avec les quelques souvenirs qu'il me reste de ma jeunesse et de mon éducation.

Plongée dans le monde réel. C'est un peu particulier parce que nous étions accueillis chez l'habitant et non directement par les soeurs. En effet elles n'ont pas encore de lieu, puisque c'est justement le but du projet auquel nous participions. Ce sont donc deux familles de la région qui nous ont proposé leur hospitalité. Je reste d'ailleurs étonné par la générosité de ces gens, c'est quelque chose qui m'a vraiment marqué et à laquelle je ne m'attendais pas. Sans réfléchir ils ouvrent leur maison aux inconnus et offrent le gîte et le couvert. Sans a priori non plus ils offrent la chaleur de leur vie de famille et ça aussi ça m'a touché. Et mine de rien, le fait de vivre en communauté au milieu de gens accueillants et généreux, gratuits et désintéressés, cela me renvoie directement à ma façon habituelle de vivre, un peu égoïste, un peu renfermée et m'incite à changer radicalement d'attitude. S'ouvrir complètement aux autres en leur laissant d'emblée le bénéfice du doute et en leur accordant toute sa confiance, être ensemble aussi parce qu'après tout nous ne sommes qu'une seule grande famille, pas une famille spirituelle, non, une famille humaine.

Même si j'idéalise sans doute le tableau. Difficile en effet de discerner quelques notes de cynisme ou des arrière-pensées dans un tel contexte, bien que j'aie certains doutes sur certaines personnes. Comment en effet s'imaginer que tous ces gens demeurent constamment dans cet état d'esprit jovial et bon enfant ? A posteriori j'aurai quelques mots avec ma soeur sur le sujet, elle m'expliquera que selon elle leurs convictions sont également extrêmement fragiles, tout comme l'est ma propre réflexion. Je lui demandais comment ils pouvaient cependant continuer à vivre sans jamais remettre en cause leur croyance. Probablement parce qu'ils savent à quel point leur situation est précaire, ils se contentent alors de s'y tenir uniquement par choix intellectuel, sans s'accorder le luxe du doute car ils savent que le doute leur sera fatal. Voilà qui conforte ma première hypothèse. Une des mères de famille aura d'ailleurs quelques répliques assez caricaturales et un peu trop proches de l'objection de conscience pour ne pas être le symptomatiques d'un certain refus de l'introspection.

Maintenant, concernant ma propre interrogation, j'ai été à vrai dire conforté par ce que j'ai vécu. Pas conforté dans ma foi, paradoxalement, plus que jamais convaincu que la religion catholique ne correspond justement pas à ce que je cherche. Ce qui me rebute le plus c'est ce dogmatisme et ce manque d'ouverture. Nous aurons ainsi eu l'exemple d'un prêtre, fondateur d'un institut de formation théologique, assez cultivé et avec un lourd bagage aussi bien intellectuel qu'au niveau de ses expériences. Il aura vécu plusieurs années en Israël, dans une école rabbinique, afin de se forger une expertise dans sa connaissance des textes anciens. Mais au lieu de l'ouvrir sur le monde et les autres religions ce séjour l'a enfermé dans ses préjuges. Et sous couvert de dédouanements un peu faciles et politiquement corrects, malgré tout je les comprends et je les respecte ces pauvres bougres, il aura une critique assez grossière et peu nuancée d'une philosophie qui n'aura comme seul tort que de ne pas être la sienne. Cela ne correspond vraiment pas à l'idée que je me fais d'une spiritualité tournée vers autrui, compatissante et compréhensive, humble et sans orgueil, qui admet ses limites et ses incohérences. Mon état de doute permanent m'incite naturellement à refuser tous les dogmes, et si un jour je fais ce choix, je veux aussi qu'on me laisse la possibilité de m'être trompé. Mais cette notion en fait est assez peu commune et assez peu comprise. Il n'y a que dans le bouddhisme que j'ai pu trouver quelque chose de vaguement similaire.

Mais j'arrête le compte rendu pour l'instant, c'est déjà assez dense comme ça. More to come.

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