Tapis
Après une prestation moyenne au Grilladin, la faute à un jeu trop verrouillé qui m'a fait sortir à une modeste septième place, je m'improvise donc une tentative de rattrapage au tournoi du Ferrailleur. En arrivant, je m'attendais à une grosse cohue dans un bar bondé, mais visiblement l'organisation est sérieuse et le système d'inscriptions semble fonctionner : seuls sont venus les soixante-quatre joueurs. Soixante-trois en fait, suite à un désistement. Comme le tirage au sort me place à la dernière table, je me retrouve donc contre six au lieu de sept, petit avantage psychologique.
Pour tester le niveau, sans doute aussi vexé par mon mauvais début de soirée, je joue très agressivement mes deux premières mains, As petit kicker puis paire de Dix. J'ai la chance d'être payé et d'être servi, je gagne quelques pierres et le respect de mes adversaires, ça commence plutôt bien. À ma table, trois garçons assez jeunes et assez chevelus, un couple anonyme et un quadra chauve qui a une tête d'habitué. Les ados parlent beaucoup, souvent pour ne rien dire ou alors des blagues pas drôles, je sais que ça en aurait déconcentré certains, n'est-ce pas Kévin, moi ça me laisse plutôt stoïque. Ils rentrent, relancent, sur-relancent, souvent avec n'importe quoi, mais ont la chance de toucher quelques belles mains et se retrouvent rapidement en tête. Moi je me suis un peu calmé et je joue à nouveau serrure. Premier tournant, As et Roi de pique, tirage couleur au flop, j'attaque sérieusement pour faire coucher les autres. Malheureusement il en reste un pour me payer et, pire que tout, je ne touche rien au turn. Je réfléchis, j'ai déjà engagé beaucoup de jetons, mais si je continue c'est mon tapis que je risque. Le gars en face à l'air sérieux, je n'ai pas envie de sortir là dessus, je couche, à regret.
Je me retrouve short stake, on est encore nombreux, ça se complique pour moi. Quelques mains plus tard, je suis coincé, un M ridicule et la grosse blinde qui me tombe dessus. Je regarde mes cartes, As Reine, je vas à tapis pré-flop. Quand deux joueurs me paient, je crois à la fin de ma soirée. Ils montrent Dix Deux assortis et As Valet. Le flop arrive, un dix puis... un valet — je commence à ranger mes affaires. Et je suis déjà presque dehors quand je vois une Reine tomber à la river. Alléluia mes frères, je suis sauvé !. J'essuie discrètement mon front et me rassois en face d'une pile plus rassurante de jetons.
Les chevelus sont parmi les premiers à partir de la table, rapidement suivis par l'habitué que je sors avec une paire de rois, il m'expliquera plus tard n'avoir touché aucune bonne main : il faut dire aussi que, bizarrement, les As tombaient souvent par paquet de deux ou trois sur le board et qu'aucun tirage couleur n'a jamais été servi. La fin de la table est alors beaucoup plus tranquille, je me retrouve avec un jeune irréductible et l'homme du couple. C'est là que je me rends compte qu'avec deux joueurs à battre, je suis encore très loin de la table finale. Heureusement j'ai compris que le premier a un style un peu kamikaze dans l'âme. Il va à tapis avec As Dix, je le paie et sors une paire Neuf, qui tient jusqu'au bout. Le tête-à-tête est lui une simple formalité, l'autre a trop peu de jetons pour m'inquiéter.
J'ai un peu de mal à y croire, mais me voilà donc qualifié pour la table finale. Après deux grosses sueurs froides et ce retour miraculeux, je prends un coca et j'appelle Kévin pour lui faire un premier compte-rendu. Parmi les regards qui attendent que les autres terminent, je croise la fameuse blonde. Caroline : je la reconnais, elle me sourit, en fait on avait travaillé dans la même entreprise, il y a un ou deux ans — mais vous connaissez tous la mémoire de poisson rouge de notre cher collègue.
Les huit derniers joueurs finissent par s'asseoir, il est un peu plus de minuit. Le niveau est assez bon, il y a du check and raise et de sérieuses tentatives d'intimidation. Sur leurs visages, de la concentration et un air impassible quand ils regardent leur cartes : illisible. Heureusement dans le lot, on voit rapidement à leurs relances que certains sont impatients et ont envie d'aller se coucher. Je les laisse sagement s'entretuer, bientôt nous voilà plus que cinq à table, même si la vitesse d'augmentation des blindes me menace sérieusement. Roi Neuf assortis, je touche ma double paire au flop, alors j'essaie de piéger mon adversaire avec une simple relance, il mord à l'hameçon et monte, je vais à tapis et gagne : me voilà plus tranquille.
Trop tranquille, car ça va vite, bien trop vite. J'arrive à rester dans le coup en limitant les dégâts, mais à chaque élimination, tapis contre tapis, avec la fatigue en plus, les piles de mes adversaires grossissent exagérément, un peu artificiellement. Je me retrouve de plus en plus isolé. Nous ne sommes plus que trois. Il me reste de quoi payer deux grosses blindes, les autres couvrent dix ou quinze fois mes jetons. Je suis très mal. Je place ma blinde en déglutissant, le dealer paie mais à ma grande surprise la petite blinde relance. Je sors et me fais tout petit et j'ai bien eu raison. Le flop tombe les voilà bientôt à sur-relancer comme des morts de soif. Il faut dire aussi le board a des tirages dans tous les sens et qu'en face-à-face on se sent vite fort, même avec une petite main. A la river ils sont tous les deux à tapis et étalent leurs jeux : full contre couleur. Dur ! Le plus petit est éliminé et je me retrouve à la surprise générale seul... face à la montagne.
En un contre un, alors que mon adversaire m'écrase sous le poids de ses jetons, j'arrive à résister un peu grâce à quelques mains chanceuses. Mais rapidement j'abandonne, la tâche est trop pharaonique. Je vais à tapis avec la première figure qui tombe, qui n'est pas servie. Je sors deuxième sur soixante-trois avec un peu de chance, beaucoup de frissons. Et j'ai même droit aux félicitaitions de mon coach virtuel par téléphone...
- Posté à 23:46
- Sujet : Everyday Life
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