jeudi 17 avril 2008

Déjà vu

Ah, Jill. Je la revois adossée à un coin de la cafétéria, sous les questions inquisitrices de ses ingénieurs un peu trop curieux, en train d'essayer d'expliquer le soudain départ de Marie. Après tout vu le temps qu'on y passe, si on ne s'éclate pas à son travail ça ne vaut pas la peine d'y rester. C'était touchant de sincérité et de mièvrerie, mais je pense qu'elle y croit vraiment. J'adore son air calme empreint d'une lassitude toute nonchalante, j'adore son style décalé de parisienne chic qui ne se prend pas la tête, j'aime surtout sa voix douce et un peu cassée, un peu comme après une petite grippe le matin au réveil. Et même quand elle hausse le ton, Jill, comme pour y mettre plus de conviction, sa voix reste joviale, suave et sensuelle. Jill, je suis fan.

Nous sommes au restaurant du Lieu Unique, Jill, moi et deux autres collaborateurs, avec les gens de la communauté urbaine. La semaine prochaine, ces chers messieurs vont présenter leur analyse sur l'enquête menée auprès des salariés, à propos de nos modes de transport, et exposer leurs préconisations pour la mise en place du plan déplacement d'entreprise. Pour nous inciter à laisser la voiture au garage, notre employeur va prendre en charge une partie des abonnements de bus, ça et quelques autres mesures complémentaires. Le tout forme la partie transports d'une politique plus globale de développement durable que nous tentons de mettre en place, avec quelques autres. Recyclage, énergie, tout y passe, avec l'aval de la direction. Même si personne n'est dupe, si le patron nous soutient autant c'est aussi parce qu'il a aussi à y gagner en termes d'image. Mais après tout, qu'importe le flacon... Par la force des choses, petite victoire à petite victoire, on changera les habitudes.

Je me dis, peut-être qu'on arrivera à quelque chose, peut-être pas. On nous dit de garder des objectifs raisonnables, pour ne pas être déçus. Par exemple, réduire l'utilisation de la voiture de vingt pour-cent produirait déjà un effet visible. Et pour cela il suffit de la laisser au garage un jour par semaine. Ça laisse de l'espoir. Même si c'est vrai qu'en la matière, j'ai déjà eu des retours d'expérience pas très encourageants, face au mur glacial du nombrilisme ordinaire. J'en vois encore les effets pervers dans ces échanges de mails aigrelets sur notre liste de diffusion interne, à propos des élections à la représentation du personnel – entre préjugés sectaires et branlette intellectuelle stérile. Je méprise la bêtise des gens qui râlent juste pour le plaisir de râler, qui pleurent même avant d'avoir mal, qui tiquent sur des tournures de phrase qu'ils montent comme une mauvaise mayonnaise, trop acide.

Mais c'est ça aussi la vie, on ne peut pas faire son marché, il faut tout prendre ensemble, ce n'est pas l'ingratitude absolue de certains qui doit vous décourager de travailler avec les autres.

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