Non événement
Elle a un peu raison ma soeur, quand elle hurle avec les larmes aux yeux qu'on ne discute jamais des choses qui ont vraiment de l'importance, que dans les situations de crise – que ce n'est que dans ces moments de tension extrême que les langues enfin se délient et qu'on se dévoile ces choses qu'on a trop tendance à taire. Pudeur, quand tu nous tiens. Je lui donne raison parce que sa surprise m'étonne, pourtant mon père m'en avait parlé, il m'avait expliqué toute cette histoire, cette fille à Noirmoutier, qu'il voyait. Mais visiblement, elle, n'en savait rien. Ou plutôt, elle en avait eu l'intuition mais avait feint de ne pas être au courant, pour le forcer à se livrer. Mais lui n'en a rien fait, elle lui en veut. Très féminin comme attitude.
Toute l'après-midi, il n'a pas cessé de m'appeler, pour m'expliquer, vous venez ce soir, là bas, deux heures de route, pour une première rencontre improvisée avec la fameuse inconnue. Mais il a omis d'en parler à l'autre principale intéressée. Mauvais calcul, peut-être il espérait que je convaincrais Sarah, la convaincre de quoi d'ailleurs, moi je n'ai rien à me reprocher, ce n'était pas à moi de faire passer ce message. Mais non, on arrive chez lui, exténués de notre journée, et il fait la tronche parce qu'il est tard, trop tard. Trop tard, pour ce rendez-vous soit disant si important que ça, mais qu'on a gâché, on nous attendait pour manger, on nous attendait pour dormir. C'est là que ça commence à siffler. Pourquoi est-ce qu'il ne nous avait pas expliqué clairement que ces gens s'étaient longuement préparés à notre venue et qu'il fallait qu'on fasse un effort pour bien présenter ? – sans doute pour dédramatiser et essayer de feindre une attitude faussement détendue, pour ce qui serait de toutes façons un moment bizarre et coincé. Car quoiqu'il en soit, arriver là bas de façon nonchalante et la rencontrer comme si on rencontrait des amis de vacances, ça ne faisait pas partie des plans de ma soeur. Alors mon père essaie de calmer le jeu, mais ça continue de pleuvoir. Ce n'est pas grave, dit-il, avec expressions incohérentes, il bafouille, il se contredit, il ment. Visiblement il essaie de mettre de l'eau dans son vin, en vain.
Moi je suis entre les deux. Silencieux. Je ne sais pas bien pourquoi je suis pris entre de feux, une fois de plus. Mon père parti, avec une colère sourde, Sarah m'explique et se désole, un jour il va mourir et on se rendra compte qu'on ne le connaissait pas vraiment. À tout garder pour lui et à ne jamais s'expliquer, hormis quand il y est contraint et forcé – comme toutes ces choses qu'il a expulsées ce soir, comme pour s'excuser, il parle de ma mère, il parle de sa déprime, il parle de sa vie ces choses qui seraient restées tues s'il n'y avait pas eu cette tempête, combien y en a-t-il encore d'enfouies ?
- Posté à 22:05
- Sujet : People
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