vendredi 26 décembre

Décembre

Samedi soir, je me suis tapé cinq minutes de honte, cinq bonnes minutes de bonne vieille honte, celle qui te bloque, t'empêche absolument d'enchaîner, parce que tu es complètement consterné par ta propre bêtise. Mais pour ma défense j'objecterai que, par divres concours de circonstances, ces derniers temps je croise de plus en plus d'anciennes connaissances du lycée, voir même d'avant, et que l'un dans l'autre ce n'est pas toujours évident de s'y retrouver. Lutter pour remettre un nom sur un visage, passe encore, c'est pitoyable mais au bout d'un certain temps ça finit par revenir — alors que, croyez-moi, rouler des yeux pour remettre carrément une histoire sur un nom, malgré la personne en face qui, elle, se souvient parfaitement de tout, c'est nettement plus embarassant...

C'était à la crémaillère de Mathieu — d'ailleurs voilà autre chose qui me désole. Bien que déménagés seulement quelques jours avant moi, ils sont nettement plus avancés dans le déballage et l'installation de leur appartement. Du coup j'ai vraiment le sentiment de me traîner comme une larve. Heureusement, j'ai pu profiter de l'occasion pour discuter avec Martin de chauffage et de radiateurs — et tant pis pour le gros cliché du trentenaire qui parle gamins et bricolage. J'assume. Donc, comme moi ils sont aussi allés chez Casto et ont acheté exactement la même combinaison d'appareils. A l'entendre parler, son expérience me rassure, ce qu'il m'explique a l'air simple et largement à ma portée. En revanche pour le reste, je vais devoir faire faire et ça, ça risque de prendre nettement plus de temps. Pourtant j'avais supplié le Père Noël, cette année je veux mon nouveau parquet et ma nouvelle cuisine. Et bien non, faut coire que je n'ai pas été assez sage. A la place j'ai eu un Vaporetto et une yaourtière. Mais j'en avais aussi cruellement besoin, donc finalement je ne lui en veux pas trop.

On est partis réveillonner pas loin de Vannes, du côté de la belle-famille. Ca s'est assez bien passé, même si ce n'était pas forcément évident, même si par conséquent j'ai un peu fait mon autiste. Comme d'habitude, vous me direz, mais pas seulement. C'est étrange, parce que la vie de famille c'est une chose dont quelque part je regretais vraiment l'absence et, maintenant qu'elle est là, que, dans une certaine mesure, elle semble vouloir s'installer, je deviens hésitant et gauche, comme un gamin à qui on vient d'offrir une glace et qui, surpris, ne sait pas trop comment s'en dépatouiller. L'exemple typique c'est Chacha, la fille de, une gamine adorable avec qui j'aimerais sympathiser, mais je ne vois pas du tout comment m'y prendre. En fait le problème est bien plus général. J'ai envie de plein de choses — pas des choses matérielles, vous l'aurez compris — mais je ne sais pas comment faire. Et quand bien même, comme par hasard elles me tombent toutes cuites dans le bec, je suis encore plus déboussolé, comme un cheveu sur la soupe, je n'arrive pas à faire ce que j'aie pu m'imaginer qu'il eut fallu que je fasse. Ce n'est pas évident à expliquer, c'est comme une sorte de blocage, de culpabilité aussi. Une fois que je tiens ce que je veux, je ne sais pas quoi en faire. Ca sonne très tradition catholique comme comportement. Peut-être qu'inconsciemment j'accorde plus d'importance à l'obtention qu'à l'obtenu. L'image du gamin et de la glace résume donc bien la situation, l'attente dans la file du marchand a plus d'impact que le moment où il me tend le cornet.

Avec les filles, c'est pareil. D'ailleurs, ne vous méprenez pas, quand je dis belle-famille, je parle de la famille de l'amie de mon père, pas que j'aie quoi que ce soit à vous annoncer me concernant. Ségo et Yo continuent à essayer de me caser, enfin je ne suis pas complètement certain que ce soit le cas, mais c'est quand même une forte présomption. Et c'est mignon, c'est super gentil, c'est le genre de chose que j'apprécie que mes amis fassent. Or disais-je, avec les filles c'est exactement la même chose. Ils me présentent des personnes sympathiques, intéressantes, avec quelque chose dans la tête — moi je me retrouve debout en plein soleil avec ma boule chocolat, qui fond, qui dégouline de son cornet. Tellement je ne sais pas par où commencer. Au bout d'un certain temps, je me liquéfie tellement au fond de mon canapé, je n'arrive même plus à saisir les bonnes grosses perches qu'on me tend. Mardi encore, c'était ça, pourtant c'est pas faute d'avoir essayé, la pauvre n'a rien dû comprendre non plus... J'ai l'impression que je me complais dans cette sorte d'instant étrange où rien n'existe encore mais que tout reste possible. Comme quand tu croises un regard à l'autre bout d'une pièce et que tu crois y lire. Mais une fois que les choses arrivent, tu ne sais plus quoi faire d'autre. Je crois que j'ai vraiment un problème, je devrais peut-être consulter.

mardi 23 décembre

Hasards

Je dis ça, c'est un peu pour le simple plaisir de râler, mais c'est quand même une tentation horrible que d'avoir toutes ces boulangeries, toutes ces épiceries à moins de cinq minutes à pied, ça donne autant de mauvaises excuses pour se laisser aller. Mais je ne vais pas me plaindre, j'ai justement choisi ce quartier pour tout avoir à portée de main. Après tout, je n'ai que ce que je mérite. Par ailleurs, mise à part la sensible dégradation de mon régime alimentaire, l'autre conséquence que je n'avais pas forcément prévue, surtout en cette période, à cause du monde et du passage en centre-ville, c'est l'augmentation radicale des probabilités de croiser des visages familiers. Et c'est marrant parce que je parlais justement d'eux deux, j'ai revu rapidement Julie et Philippe, l'autre soir. Je rentrais de mes achats de Noël — un vrai calvaire, comme d'habitude — quand je l'ai entendue m'interpeller depuis la terrasse d'un café. Un peu supris au départ, on finit par se reprocher mutuellement et en rigolant d'aller moins souvent au club photo. C'est vrai que j'ai dû y mettre le nez deux fois cette année, dont une en coup de vent, pour une expo. Mais on te rassure, nous, c'est pas forcément mieux. Il me demandent comment vont mes amours, me racontent pour Christine, qui va peut-être se marier, l'air de vouloir en dire plus mais, oups, faut peut-être pas qu'on en parle... Et comme j'hésite à prendre le temps de m'asseoir, j'ai encore beaucoup de choses à faire, le temps de décider ils éludent en prétextant un timing serré. C'est un peu bizarre du coup, cette impression qu'on coupe court pour éviter les indiscrétions. Mais je n'ai pas envie de donner dans la parano, alors je me convaincs que ce ne sont que des idées. Je dois dire qu'après le fiasco de la dernière fois, dont je ne suis du reste qu'une victime collatérale, à mon grand regret je n'ai plus eu l'occasion de les croiser. Pourtant c'est pas faute d'avoir essayé, à tel point que je me suis demandé si c'était intentionnel de leur part. J'imagine qu'elle m'en veut encore et qu'elle leur a raconté toute cette drôle d'histoire dont elle me rendrait responsable. Ce qui est à moitié vrai d'ailleurs. J'espère donc que ce ne sont que des suppositions, moi je regrette surtout de les avoir tous un peu perdus de vue, y compris Caro, y compris Elise. Mais j'imagine que c'est le destin, après tout je n'ai que ce que je mérite.

jeudi 18 décembre

Marché de Noël

Marché de Noël

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mercredi 17 décembre

Par défaut

Je ne le sais pas trop, ce qui ne va pas chez moi. Mademoiselle L. m'envoie un énième texto pour qu'on se voie, mais je refuse de prendre l'initiative et botte nonchalemment en touche. J'ai dû passer à côté d'un truc, je ne sais pas bien quoi. Ce soir je croise par hasard Lucie et David en ville, je m'étais douté qu'il se passait quelque chose entre ces deux là, pourtant ça me fait bizarre d'en avoir la confirmation. Qu'est-ce que je n'ai pas compris ? Un peu comme lorsque j'ai appris pour Julie et Philippe. Je me souviens, j'étais là ce fameux soir où ils se sont mis ensemble, ça s'est presque passé sous mes yeux et pourtant je n'ai rien vu de spécial. Quelques mois plus tard ils emménageaient. Et je sais que tous mes amis se posent la même question, certains me l'ont même avoué, comme eux je cherche toujours la réponse. Qu'est-ce qui cloche chez moi, pourquoi je n'arrive pas à me lancer dans quelque chose de stable ? Plus je vieillis, plus on s'installe autour de moi et moins cela semble normal. Même mon père, à plus de cinquante ans, semble être reparti pour construire une nouvelle histoire. Et encore, si seulement j'avais un secret dérangeant et inavouable, quelque chose d'un peu original pour excuser la situation. Mais non, rien. Alors defaut de comprendre, je devrais peut-être prétexter une explication à la noix.

vendredi 12 décembre

Changements

Entretien annuel, ce midi, avec mon responsable d'agence. Un peu étrange comme réunion, faire un retour sur les missions que j'ai pu effectuer au cours de l'année précédente et envisager mon évolution dans la société pour les mois à venir — le tout sachant que, dans ma tête, je suis déjà quasiment parti... Exercice difficile, donc, sinon périlleux. Ne pas trop s'impliquer dans la boîte pour ne pas les laisser espérer plus que de raison et, dans le même temps, éviter de se griller pour ne pas complètement fermer cette sortie de secours — rester en poste chez eux, si tout ne se passe pas comme prévu — ce qui en soi est loin d'être une perspective aussi désagréable. Car personnellement je n'ai pas grand chose à leur reprocher, ni à mon entreprise ni à mon staff : par rapport au retour que j'ai pu avoir d'amis dans d'autres sociétés de service, je ne m'en sors pas si mal — malgré le contexte actuel et bien que je ne soie probablement pas augmenté. C'est juste que j'estime désormais avoir l'expérience suffisante pour faire la part des choses et dire ce qui ne me plaît pas dans ce métier. Et force est de constater que, malheureusement, ce sont les gens au jour le jour qui ne m'exaspèrent — pas tous, mais une partie.

Cette minorité de blocage qui fait que, dès qu'une société atteint une certaine taille, plus aucune décision collégiale ne peut être prise de manière consensuelle — et Dieu sait comme je les déteste, ces médiocres petits privilégiés, leur gros cul assis dans leurs grosses chaises, qui hurlent au sacrilège à la moindre suggestion de changement, fut-il minime, sous le prétexte souvent fantasmé que ça risque de chambouler leurs bonnes grosses vieilles habitudes, mêmes absurdes et illogiques — vous comprendrez alors peut-être pourquoi, par exemple, je n'ai pas voté aux prud'hommes. Et puis, précisément parce que nous ne sommes pas assez gros, la direction refuse de se mouiller pour imposer l'avis du plus grand nombre, par peur de faire trop de remous. Tout le monde est bloqué et c'est l'immobilisme béat, le consensus mou et satisfait qui triomphe.

Et puis je ne tiens pas non plus en très haute estime ceux qui restent enfermés dans leurs préjugés et leurs façons de penser, qui refusent de remettre en cause leurs méthodes de travail sous prétexte qu'ils ne connaissent pas ou qu'ils ne savent pas faire ; ceux qui transforment leur temps de travail en autant d'occasions pour ronchonner de plus belle, au détriment du projet et de la qualité de ce qu'ils produisent, sans se rendre compte des dégâts que leurs atermoiements puériles peuvent causer. Enfin je me rends compte qu'il y a des gens désormais trop vieux dans leur tête pour accepter d'apprendre de nouvelles choses et, croyez-moi, surtout dans le milieu ou j'évolue, c'est affreux d'avoir à interagir avec. Ca et les gens qui passent leur temps à te répondre comme si tu étais de la brave merde — qui ne sont pas forcément légion, il suffit juste d'en avoir un assis à deux mètres de toi.

Comment alors expliquer, après toutes ces mauvaises expériences, que je ne veuille plus avoir à traiter avec ce type de personnes — comment justifier que la seule façon que j'aie trouvé pour y échapper, ce soit de partir quelque part où on soit suffisamment peu pour pouvoir être efficaces, suffisamment réactifs pour agir, sans perdre de temps dans des cycles de décision interminables ou de simples blocages de principe ? Autant dans mes missions que dans ma société, je suis confronté au jour le jour à ces comprotements qui m'horripilent et c'est dommage car ça occulte complètement tous les bons côtés que je peux trouver. C'est peut-être moi qui suis trop exigeant ou trop susceptible. Je sais en tout cas que je ne peux plus continuer ainsi.

lundi 08 décembre

Ce que j'en dis

Lors de la fermeture de l'usine de Gandrange, tout le monde était monté au créneau pour déplorer le déclin industriel de la France, lamentations bientôt reprises en coeur par le chef de l'état en personne. Il y a quelques jours, Mittal annonçait la suppression de quelques milliers d'emplois supplémentaires et, sous prétexte de crise économique, c'est passé comme un vague fait divers de second ordre. Alors j'espère sincèrement que personne n'est dupe, même si cependant j'ai de bonnes raisons de craindre le contraire. Pourtant c'est gros comme le nez au milieu de la figure. Comme les banques ont probablement profité de la crise financière pour assainir leur comptes et faire passer leurs opérations les plus douteuses dans la case pertes et profits liés à l'effondrement de la bourse, il est évident que les grandes multinationales industrielles profitent de la crise économique pour faire passer leurs plans sociaux les plus brutaux auprès d'une opinion désormais complètement désabusée. S'il y a quelques années, liciencier uniquement dans le but d'augmenter les bénéfices et le dividende par actionnaire était presque devenu indécent, aujourd'hui je crois à un effet d'aubaine, je crois que certains patrons ont moins d'hésitations métaphysiques. Ces emplois qu'ils n'ont pas pu supprimer à l'époque, par peur de fronde sociale et de dégradation catastrophique de leur image de marque, aujourd'hui que tout le monde est persuadé que tout va mal, ils peuvent s'en donner à coeur joie. Alors précisément qu'ils n'ont toujours aucune raison humainement valable de le faire. Par ailleurs, c'est incroyable comme la population a l'air persuadée d'une origine extérieure à cette crise, alors qu'elle n'est justement que le produit de la morosité ambiante, elle-même générée par le cercle vicieux de la déprime généralisée. Fataliste elle se convainc donc qu'en ces temps difficiles, les dégraissages sont au mieux un moindre mal, au pire un mal nécessaire — alors qu'au fond tout n'est que prétexte.

lundi 01 décembre

De la relativité

On va l'appeler par son prénom, donc, vu que je ne sais toujours pas comment la désigner autrement. Ce soir, donc, Betty et mon père sont venus prendre l'apéro à l'appartement. Je dois avouer que ça s'est plutôt bien passé et ça m'embête d'autant plus qu'en réalité, elle est gentille cette fille. En plus elle n'a pas trop mauvais goût, artistiquement parlant je veux dire, que ce soit en musique ou en bouquins. C'est étrange d'ailleurs, elle est de la génération intermédiaire entre moi et mon père et, vu que moi même je suis plutôt vieux jeu dans ma tête, quelque part nos préférences se recoupent franchement. Je suis donc un peu mal placé pour lui faire le procès d'intention que je suis censé lui devoir, après tout dans cette situation la pauvre n'y est pour rien. D'un autre côté, cette présence modifie également ma relation avec mon père, plutôt en bien d'ailleurs, comme je suis tout de suite différent, moins agressif, quand une tierce personne est là pour tempérer mon agressivité. Malgré tout, intellectuellement une sorte de blocage se fait ressentir, même si une fois de plus, je n'ai rien à lui reprocher. A bien y repenser, j'en suis conscient, c'est clairement plus une question de principe qu'autre chose. Malgré tout, je ne sais pas si j'arriverai à dépasser ça un jour.