dimanche 15 février

Fichue Saint Valentin

Parfois je regrette n'avoir que les mots pour retranscrire ces situations, toutes ces situations, celles qui me marquent, me touchent et m'émoeuvent. Il y a les photos, bien sûr, mais les photos c'est si peu naturel. Et puis, comment y décrire, même imparfaitement, l'ambiance, les odeurs et les sons, voilà qui tient de la gageure. Si malgré tout vous en avez la patience, prenez alors le temps d'allumer un peu d'encens, de mettre un album de The Taste — n'importe lequel, tous sont parfaits — et écoutez. Car aujourd'hui je raconte, aujourd'hui je me raconte, et le titre c'est : fichue Saint-Valentin. Vendredi dernier, je suis dans un restaurant avec Mademoiselle L. Pour fêter la chandeleur, je suis dans une crèperie avec Mademoiselle L. Pour fêter son anniversaire aussi, elle a trente-et-un ans. Et trente minutes de retard. Dès le début elle m'annonce, je suis avec Sylvain maintenant, ce qui a au moins le mérite d'être clair. Je prends donc la nouvelle avec aplomb, car pendant le moment de silence qui s'ensuit je devine qu'elle observe ma réaction. C'est étrange, probablement parfaitement logique, je me rends compte que je ne désire vraiment certaines choses que lorsque je suis absolument persuadé que je ne pourrai jamais les avoir. Ce qui en plus me déstabilise, c'est qu'elle trouve quelqu'un malgré la complexité de sa situation — ne lisez pas ceci de façon péjorative, j'ai toujours eu l'impression qu'elle et moi étions embarqués sur le même bateau, embourbés pour des raisons diverses dans nos routines respectives de célibataires endurcis et que, par la force des éléments, nous aurions éventuellement fini par faire voile commune. Car à défaut de me plaire, assez bizarrement, elle me comprend. Sans même m'écouter vraiment, ou alors par simple politesse, elle me comprend. Elle sait trouver les mots justes pour m'expliquer exactement en quoi mes attentes trop fortes, mes exigeances trop pointues m'empêchent d'aller vers les autres. Vers les autres dont j'espère trop, qui me déçoivent donc si souvent. Accepter une présence, c'est d'abord faire des concessions, à ses idéaux surtout, qui ne sauraient résister aux épreuves du quotidien, aux faiblesses de l'habitude. Je me demande si c'est d'elle dont elle me parle. Ce qu'elle me dit de moi, pourtant, je ne suis pas sans l'ignorer, et c'est sans doute la raison pour laquelle ses paroles prennent une telle résonnance, comme si malgré toute ma discrétion et ces carapaces de secrets dont je m'affuble, elle m'avait percé à jour. Elle m'explique ce que j'ai toujours su, comme si elle l'avait directement lu dans ma tête. Pourtant ce n'est pas comme si on se voyait tous les quatre matins, je ne pensais pas être aussi parfaitement lisible. Voilà qui pourrait m'inciter à baisser mes défenses, qui de toutes façons ne semblent servir à rien. A moins que ce ne soit juste qu'une coïncidence.

samedi 14 février

Quelques nouvelles

Ne gardez pas l'impression que j'aie totalement disparu de la surface de cette chère terre, malgré le sentiment bien réel que mon pauvre corps soit décidé à m'abandonner — lui aussi. Car je vieillis. Je suis constamment malade, j'ai des difficultés de plus en plus récurrentes à me servir de certaines parties sensibles de mon anatomie — mon audition, surtout, baisse et c'est un véritable crève coeur. Comme ma mère, paix à son âme, qui quitta ce vieux monde à demi sourde, je crains que les affres de l'hérédité n'aient débuté sur moi leurs désagréables méfaits. Mais si l'idée de finir, tel mon père, chauve ou poivre-et-sel ne m'émeut guère, j'ai du mal à imaginer mon quotidien sans les joies futiles de la musique, des disques et des concerts — et les plaisirs subtils de découvrir de nouvelles lignes vocales ou de fulgurants traits de guitare, cachés au fin fond de mélodies qu'on croyait, pourtant, connaître par coeur. Finis désormais donc, les baladeurs et les décibels, j oppose un moratoire sur les écouteurs pour sauvegarde de mes oreilles, un principe de précaution sur les hauts-parleurs pour le bien mes tympans.

Mes absences, je les dois aussi à la lassitude grandissante d'avoir à déballer, à remballer sans cesse mes affaires, guitares, télévision et ordinateur, à chaque fois qu'un artisan daigne bien vouloir venir honorer le contrat que je me suis saigné à lui concéder. Certes, les travaux avancent, en contrepartie j'ai moins la possibilité de flâner sur internet. A un point où, de façon assez improbable, j'aurais presque préféré prendre un portable — si mes moyens avaient seulement pu me le permettre. Mais j'ai des problèmes d'argent. Rien de grave, ce qui me surprend en revanche c'est l'étrange coincidence, leur décision de se manifester au moment même où, par réflexe paranoïaque sans réelle raison, c'est toute l'économie planétaire semble avoir décidé de se recroqueviller sur elle-même. Si c'est probablement totalement égocentrique d'y voir une quelconque relation de cause à effet, après tout il n'y a que moi qui vis ma vie. Ce sentiment nombrilliste que la sacro-sainte crise n'est qu'une forme malsaine de compassion que l'univers consent pour faire écho à ma propre situation, a quelque chose d'amusant et de réconfortant, aussi.

lundi 02 février

Saturday Night Fever

Ah les plans de la fille, je vous jure. Des fois il vaut peut-être mieux en rire. Mais je ne lui en veux pas — ça m'a permis de passer une assez bonne soirée. Vendredi elle me Facebook un plan bizarre, quelque chose du genre sortie entre célibataires, présence masculine appréciée. Connaissant ma faible capacité de résistance, dès qu'il y a le mot alcool dans une phrase, j'ai signé sans réfléchir. Rendez-vous est donc pris au Dock Yard, juste à côté du Ferrailleur, pour onze heures et des brouettes. Déjà, vu le timing j'aurais dû me méfier, ça sentait la discothèque à plein nez. En plus, en lieu et place de célibataires, je me retrouve en face de Christelle avec un K — la femme d'Arnaud, merci de suivre — Gaëlle, la femme de Richard, Sandrina du mari de laquelle j'ai oublié le prénom et quelques autres dont la mention ne mérite sans doute même pas que je m'évertue à essayer de retrouver leurs pseudonymes. Bref. Respectivement, nominés pour le rôle du meilleur espoir masculin, nous avions François, une longue histoire, un improbable Jésus-Christ, égal à lui-même, impossible qu'il nous déçoive un jour, et votre humble serviteur. Qui faisait donc contre mauvaise fortune bon coeur, au moins ai-je pu en profiter pour écouter François me raconter ses voyages — pour revoir aussi les amies de la fille, m'étonner toujours de cette relation presque fusionnelle entre elles, dont évidemment je resterai à jamais jaloux. Sans oublier le fait que je soie secrètement amoureux d'une d'elles, mais ce ne sont pas des choses à avouer à une mère de famille. La boîte, donc, car ce qui devait arriver arriva, non sans moulte palabres et autres négociations — deux heures et seize euros plus tard nous voilà au Royale, façon revival du Jacky Show, en train de nous déhancher gentiment sur la surprenante et intarissable compilation de ce que les années quatre-vingt ont produit de meilleur — et Dieu sait que cette décennie a été florissante. On se marre, pas mal, on discute, mais pas beaucoup. Des fois je m'éloigne volontairement, façon vieux loup solitaire, mais la meute se rappelle souvent bruyamment à mon souvenir et les filles hurlent à ce que je les rejoigne. La nuit avance, sur la piste Anna semble essayer d'établir un contact, des gestes, des mimiques, c'est amusant. S'il m'avait resté un peu de présence d'esprit j'aurais essayé quelque chose ; c'était facile, sans même le faux semblant d'avoir à entretenir la conversation. Mais il a suffi d'un ou deux levers de bras pour que mon état de déliquescence se rappelle de façon aussi vive que soudaine à mon odorat. Et puis de toutes façons, je ne tente jamais rien le premier soir, c'est ma nouvelle règle. A la sortie, je sors mes rituelles et lourdingues petites blagues à la vestiaire et au videur. Pour conclure plutôt plaisant donc, un brin longuet sur la fin et dans l'ensemble assez loin du résultat escompté. Mais ce n'est pas comme si c'était une cause désespérée, n'est-ce pas ?