Confession
Je profite de l'occassion, mon père, pour user de votre présence et expier ainsi les quelques vains mensonges qui me restent sur la conscience... Rien de gravissime, rassurez-vous — à dire vrai, toujours pour les mêmes confortables raisons, je persiste et signe dans mes petites omissions, dans mes subtiles largesses avec la réalité. Voilà mon plus grand péché. Dernier forfait en date — je le reproduis du reste régulièrement, comme il faut bien lui concéder ce don miraculeux d'arriver à dissiper toutes les questions et faire taire les plus indiscrets — j'ai leur raconte toujours sortir avec elle. Donc, oui, leurs intuitions étaient bonnes, oui, ils avaient bien deviné la soi-disant réalité de la situation mais, non, tout va bien. Ne vous inquiétez pas, il n'y a pas de problème, pas de discussion, changeons de sujet. Et quel soulagement de voir alors s'envoler le poids malsain de leurs bons sentiments hypocrites, reflets inquisiteurs d'une normalité monotone et sans imagination. Dieu leur pardonne, mon père. Quant à ma soeur, je ne lui ai toujours pas expliqué depuis la vente de ma voiture, comment j'arrivais à me débrouiller sans moyen de transport. Elle ne sait pas pour la Vespa, elle ne sait pas pour les accidents, ça la tuerait d'inquiétude probablement que de l'apprendre. De toutes façons, le problème sera sans doute rapidement reglé ; j'ai décidé m'en séparer. Car je ne sais pas comment ça se passe dans votre ministère, depuis le temps vous avez peut-être apprivoisé ce relatif dénuement auquel vous a conduit l'abandon progressif de vos fidèles ouailles — mais ici c'est la crise ; la trésorerie est au plus bas et je ne peux plus me permettre l'entretien d'un jouet aussi onéreux. Mon père, les temps sont durs, comme j'en suis même venu à rationner les paquets de pâtes, l'accessoire devient désormais superflu. J'ai été récemment contraint de me séparer du reste de mon matériel photographique. Mais je ne cherche pas à me faire plaindre, non, bien au contraire. Pour garder bonne figure et éviter les commentaires mièvres, j'ai repris pour pas grand chose un Leica démodé, prétendu retour aux sources qui servira d'excuse, d'énième excuse. Mais c'est vous qui avez raison, mon père, je le sais. Un jour il faudra bien que j'apprenne à affronter la vérité, oublier ces dérobades pourtant si faciles et si efficaces. Faudra-t-il que j'accepte alors d'abandonner ce que j'appelle, par défi, ma liberté — ce nuage de fumée qui me met suffisamment à l'abri pour agir comme bon me semble ? Leur vérité, elle aussi, est pleine de manipulations. Elles ne disent pas leur nom, voilà tout.
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- Sujet : Everyday Life
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