mercredi 24 juin

Du travail, encore

A bien y réfléchir, je serais presque en droit de me poser de sérieuses questions sur la viabilité des projets informatiques en général, sur leur capacité à arriver correctement à leur terme en particulier. Car si je ne lui pressentais pas forcément un avenir tout rose, me voilà bien obligé de constater que, rendu à peine au tiers de son avancement, ma nouvelle mission semble déjà prendre l'eau de toutes parts et tenir ainsi fièrement ses sinistres promesses.

Je n'ai pas envie de parader, comme convenu je fais tout ce que je peux pour ne pas jouer au monsieur-je-sais-tout, mais c'est dur. C'est dur d'éviter la crise de nerfs, lorsqu'on constate la totale absence d'organisation de son chef, son incapacité à donner efficacement des directives claires, son besoin de s'y reprendre à quatre fois pour communiquer le message même le plus anodin. Et ses errements vis à vis du client, il y a des problèmes en interne dont il faut éviter de parler, évidemment, même moi je le sais. Je veux bien excuser l'inexpérience, j'attends au moins qu'on apprenne de ses propres erreurs, qu'on ne retombe pas dans des pièges dont même moi je connais les effets dévastateurs.

Hélas ! Je ne sais pas comment réagir. Je ne sais pas si je dois laisser filer la situation, me contenter de mes tâches — qui du reste ne me demandent pas réellement d'efforts et laisser les autres assumer la dérive du projet. Après tout cette responsabilité n'est pas la mienne. J'ai peur malgré tout que notre échec ne me rejaillisse dessus. Même si j'ai tous les arguments pour me dédouaner : mes délais sont tenus (je suis le seul dans ce cas), le client a déclaré officiellement être content de ma production, j'ai même donné des coups de main aux autres lorsque j'en avais la possibilité.

D'un autre côté je me demande si je serais capable de faire mieux — en eussé-je l'opportunité. Je ferais les choses différemment, c'est certain. Mon plus gros problème c'est justement mon incapacité à déléguer et à faire confiance. Vaut-il alors la peine de reprendre l'initiative et suppléer aux absences de ma hiérarchie ? Donner un avis qu'on ne me demande pas et faire remonter mes impressions ? Aller de moi-même aider comme je peux mes compagnons de galère. J'ai tous les scrupules du monde, malgré mon envie que cette histoire se termine bien. J'en ai assez que l'incapacité s'en tire à bon compte, grâce aux efforts secrets des travailleurs de l'ombre.

Et puis qui sait, peut-être que je me trompe. J'ai vu des gens faire, j'ai connu des managers autrement plus efficaces, qui savaient proposer les bonnes idées pour atteindre les objectifs — avec la manière, également. Mais en fin de compte, ces projets aussi sont allés dans le mur (je pense à un en particulier) peut-être pour d'autres raisons, peut-être à cause d'une malédiction secrète. J'aurais alors bon dos avec mes soi-disant conseils, avec mes remarques prétentieuses.

Comment y arrivent-ils dans les autres corps de métiers ? Le taux d'échec ou d'anomalies doit quand même être moins important, chez ceux qui construisent des ponts ou font décoller des fusées. Il doit bien y avoir une bonne façon de faire, non ?

lundi 22 juin

Des visions de l'inutile

J'emprunte le yukulélé que mon collègue a ramené au bureau, histoire de détendre l'ambiance entre deux prises de tête avec des documents word. A se demander pourquoi on nous demande spécifiquement de rédiger toutes ces pages, tant la tâche est rébarbative pour le commun des développeurs. J'imagine d'ailleurs que cette lassitude se ressent également à la lecture, si tant est que ces fichiers soient jamais lus. Mais l'important est de donner l'illusion d'une démarche qualitative, d'une production à peu près réfléchie. Alors rédigez, petits tâcherons-matricules, qu'importe le peu de temps que le client voudra bien accorder à la validation de votre prose. Rédigez, rédigez, une relecture vite-fait dans le train et quelques remarques si constructives suffiront à contenter son monde.

Je joue la mélodie de l'Empire Contre Attaque, ça les fait bien rire, même si en vérité il n'y a pas de quoi fanfaronner. La crise, encore elle, vient à nouveau de faire une victime dans nos rangs, sacrifiée sur l'autel de la réduction des coûts et de la diminution des taux d'encadrement. Elle vient juste de sortir de notre bureau, la voix tremblante, après nous avoir annoncé la nouvelle — pour dit-elle couper court aux débuts de rumeurs. Voilà, on se sépare presque l'air de rien d'une collaboratrice qui a pourtant tellement fait avancer la boîte, en trois ans de présence, et ce tellement sèchement que c'est presque sans lui dire merci. Une fois de plus ça me révolte, surtout vu les conditions. Seulement j'ai une réaction un peu conne et, au lieu de faire montre de tout mon étonnement et de tout mon désarroi, je me contente de faire le pitre, une fois de plus — hautain et prétentieux, distant et éthéré disais-je.

Je suis désarçonné car c'est Jill qui cette fois se fait mettre à la porte — s'il y a bien quelqu'un dont la présence nous était utile, à nous pauvres tacherons-matricules, c'était celle de la dernière RH en poste, survivante des précédents vagues de licenciements. Voilà qui risque de changer énormément de choses, pour tout le monde, voilà une décision dont nous allons rapidement ressentir les effets. Voilà surtout qui augure d'un retour progressif vers ce cliché, inévitablement paternaliste, du patron en charge de tout, du recrutement aux démarches commerciales, en passant par le suivi des missions. Je suis déçu. Sans même parler de la personne, que j'appréciais même si je n'ai jamais vraiment eu l'occasion d'apprendre à connaître, malgré ces dernières semaines passées à l'agence.

Sale époque. Ca me rappelle ma sortie de fac, il y a six ans.

mercredi 17 juin

Abnégation

J'essaie, pourtant, d'accepter les choses au jour le jour et de prendre les gens comme ils sont. J'essaie de ne plus être aussi hautain et prétentieux. Sans doute on me trouve distant et éthéré. Ce n'est pas par ennui, par désintérêt, je veux en vérité d'éviter le piège de tous ces comportements dont le spectacle chez les autres m'attriste. Mais le plus dur, évidemment, c'est de ne pas porter de jugements de valeur — dieu que c'est compliqué. Que voulez-vous faire, quand une personne à qui on demande un service fait après coup tout pour contourner sa promesse initiale ? Comment ne pas pester sur le manque de préparation, le manque de tact, le manque d'aplomb de ceux à qui on a confié la conduite de choses importantes. Mon nouveau voisin de bureau a raison, la société ne met jamais en avant les plus méritants — seulement ceux qui savent ouvrir leur gueule. Les autres, même valeureux, même compétents, on les oublie. Ne vous méprenez pas, je m'inclus totalement dans cette réflexion. Comment nier que cette impression de toujours tout savoir mieux que les autres n'est qu'une construction mentale qui ne sert qu'à me rassurer sur le fonctionnement d'un monde qu'en réalité je ne comprends pas ? Comment ne pas se rendre compte que ce ne sont que des illusions infantiles, qu'en fait je ne vaux pas bien mieux ? J'essaie, je pense, d'agir pour le bien, j'évite toute action potentiellement répréhensible. Voilà ma différence. Certainement ça m'inhibe dans beaucoup de domaines, car quoi qu'on fasse il y aura toujours quelqu'un pour chercher la petite bête. Je crois au karma, ou quoique ce soit qui s'en approche. C'est un sentiment proche de la foi, pas comme la foi religieuse, comme la foi en la justice. J'ai probablement tort, ce sont qui sait les mégères et les vautours qui ont raison et moi qui me restreins pour rien. Au moins, me dis-je, je m'achète une bonne conscience. Elle a un prix, chaque jour plus élevé, mais je pense être en paix avec moi-même.

dimanche 14 juin

Loin

Il a quatorze ans lui ? Non mais je le crois pas ! Quoi, il a quatorze ans lui ? Attends, moi j'ai quatorze ans ! En fait, si ça se trouve il est même plus vieux que moi, le petit gars ! C'est vrai qu'il ne les fait pas, il a plutôt l'air d'en avoir dix. Quatorze ans ? Bah oui, moi je suis de la fin de l'année !

Enfin, tu sais, toi non plus te ne le fais pas, ton âge. Moi je t'en donnais bien seize, alors tu vois. D'ailleurs j'en viens même à me demander ce que je suis en train de faire, là, debout dans les coulisses du concert, à attendre notre tour de jouer, à flirter avec une gamine. Tout a l'air si simple à cet âge là. Pas vraiment de sous-entendus, pas de soi-disant subtilités, on lit dans les filles comme dans un livre. Un peu comme dans Les Beaux Gosses — courez le voir et regardez bien les détails. Moi, je ferais bien de m'éclipser en quatrième vitesse avant de faire une connerie.

La salle est perdue dans la campagne, il faut presque une demi-heure de bus pour y aller. Sans compter la marche. Et puis l'ambiance fait vraiment trop fête de l'école. J'attends désespérément les derniers morceaux, ceux des adultes, soi-disant. Mais ce ne sont que de gentilles reprises bien trop plan-plan de standards du jazz.

On dirait un orchestre de mariage.

Mais pas de honte à avoir, après tout ce ne sont que des amateurs. D'ailleurs nous aussi, nous massacrons gentiment notre morceau. Un des profs vient remplacer au pied levé notre batteur, je ne manquerai pas d'aller prétentieusement l'engueuler à l'entr'acte. Sans vergogne aucune, je lui reprocherai le rythme du morceau qui s'emballe, comme on termine par envoyer nos accords de blues au pas de course, du grand n'importe quoi. Il n'y était pour rien évidemment. Je suis déçu. Pour une première, je suis déçu.

mercredi 10 juin

My two cents

Ce succès, puisqu'il faut bien l'appeler ainsi, cette sorte de succès, dis-je, a en vérité un goût plutôt amer. Ce qu'il ne faut pas oublier, ce qu'on peut difficilement ignorer au niveau européen c'est cette néanmoins grande confirmation dans leurs attributions respectives de tous les principaux gouvernements ancrés à droite. Et la pilule est d'autant plus dure à avaler lorsqu'on constate, comme par magie, qu'à peine les résultats annoncés, tous les responsables UMP cherchent grassement à profiter de la situation pour reprendre à leur compte cette poussée euro-green. Quant on pense à la dose malsaine de cynisme et d'opportunisme nécessaires pour interpréter, soyons fous, ce vote comme un encouragement des mesures déjà annoncées dans le grenelle de l'environnement... Dans les premiers instants j'ai eu une vraie réaction de rejet, presque une envie de vomir. Je trouvais ça scandaleux, il faut être sans aucun scrupules, pour tirer à soi une couverture qu'on n'a eu aucun mérite à obtenir. Mais qui en doutait, qui espérait quoi que ce soit d'autre d'un Lefèvre ou d'un Bertrand.

Et puis j'ai réfléchi, si le vote vert n'est pas (pour l'instant) en mesure de prendre la main sur les affaires européennes, preuve en est au moins faite qu'il est assez important pour pouvoir influencer les décideurs et les inciter à (ré)agir. Si l'électrochoc peut s'étendre et participer d'une prise de conscience généralisée de l'ensemble de la société, s'il peut faire comprendre qu'il y a désormais une réelle demande des citoyens pour que la puissance politique quelle qu'elle soit se décide à agir, alors faisons contre mauvaise fortune bon coeur. Comme le disait Deng Xio Ping, autre grand incompris, peu importe que le chat soit gris ou noir pouvu qu'il attrape les souris.

L'autre arrière-gout, plus marqué celui là, même si dieu merci on est un peu épargnés, c'est la montée en masse des formations qui prônent la haine de l'autre. Voilà le genre de similitudes avec la crise de 29 dont on aurait bien aimé se passer.

mercredi 03 juin

Aller retour

Tu parles d'une journée, de toute une journée de trajet en voiture pour seulement deux petites heures de réunion clientèle. Me voilà réaffecté, oubliée la précédente sortie de mission en queue de poisson et vivent les comités de lancement au fin fond de la France — d'autant plus lorsque ma présence n'apporte pas grand chose dans l'absolu. Si ce n'est le bénéfice d'une recontre de visu entre futurs interlocuteurs opérationnels, mais comme de toutes façons on doit y retourner dès la semaine prochaine pour une formation... Voilà qui n'était donc pas forcément très productif, à défaut du reste d'être de tout repos, les déplacements professionnels personnellement ça m'épuise — à défaut également d'être dénué de tout embarras. Car si je me sens toujours gêné pour eux, lorsque j'entends mon commercial ou mon chef de projet être repris par le client après une approximation, cela n'est rien par rapport au manque de professionnalisme, à l'impression que je déteste de passer pour une sacrée brochette d'incompétents, que laissent toujours derrière elles ces petites hésitations. Espérons malgré tout que ces errements ne soient pas trop préjudiciables. Je suis plus inquiet par le fait qu'ils laissent transparaître l'apparente inexpérience de mon chef, dont on dirait visiblement le premier projet à gérer, et par sa capacité à être crédible dans son futur rôle d'interlocuteur. J'ai hésité pourtant, à appuyer son manque de présence dans sa tenue de réunion, à la suppléer plusieurs fois en séance sur les quelques errements sus-mentionnés, en toute modestie je pense avoir l'aplomb et la bouteille nécessaires. Mais je me suis ravisé, voulant lui laisser une chance de faire ses preuves et accessoirement éviter de passer pour l'ambitieux de service — attitude qui m'a toujours horripilée chez les consultants en général, toujours prêts à se tirer dans les pattes au détriment de l'intérêt général. Il faut savoir tenir sa place face à des gens de l'extérieur, faire preuve d'esprit d'équipe, montrer qu'on est soudés — certainement il y aura d'autres moments plus propices pour tirer la couverture à soi. Demain le projet commence et on va bien voir ce que ça donne. Méthodes client artisanales, équipe restreinte, technologies exotiques et travail à distance ; des ingrédients qui nous annoncent un été des plus prometteurs.

mardi 02 juin

Hésitations

Je serais éventuellement parvenu à faire abstraction de certaines choses, de certaines intuitions qui d'habitude me font hésiter — après tout, je l'ai déjà fait auparavant, plus d'une fois. Mais seulement parce qu'il y avait quelque chose d'autre, parce qu'il se passait quelque chose d'autre et cela suffisait à changer complètement mon regard, à me faire oublier mes appréhensions premières. Appelez ça comme vous voudrez, après tout, je sais que je reste une éternelle fleur bleue. Malheureusement, avec elle, il manque ce déclic — ce petit rien qui fait qu'on ne restera jamais que bons amis, même si la raison, le bon sens, le côté matériel même commandent tout le contraire. Malgré le fait, également, qu'on soie tellement sur la même longueur d'onde, elle et moi, et je ne fais que reprendre mot pour mot ses propres termes. Alors on se contente de petits dîners, de ces petits tête-à-tête à droite à gauche, elle déverse son sac, moi je joue le rôle d'éponge.

Ce qui me tue, c'est que ça se passe mal avec son mec. Ca me tue, pour des centaines de raisons. Au fond de moi et malgré les apparances, je me réjouissais qu'elle ait trouvé quelqu'un. Son histoire de mère célibataire me fendait le coeur et elle semblait mettre un tel point d'honneur à reconstruire sa vie amoureuse. Ceci explique peut-être cela du reste, elle s'est sans doute installée trop rapidement avec cette grande gueule à peine sortie de l'adolescence — contre sa première intuition, d'ailleurs. Mais je ne m'étalerai pas sur les détails sordides qu'elle me déballe, entre le poisson et le dessert, cependant il n'a pas intérêt à jouer au con avec elle. Ca me tue justement parce que c'est un fantasme personnel d'endosser l'armure du chevalier blanc à la rescousse de la princesse — et de son adorable petite fille. Ca me tue enfin parce que, rationnellement, tous les arguments pointent dans cette même direction. Finalement je pense que je tiens à elle et ce serait le plus simple, pour tout le monde. Mais il manque toujours ce déclic et nous revoilà au point de départ.

Je ne sais pas si c'est moi qui me complique la vie inutilement ou bien si j'ai un don pour choisir les filles compliquées. J'ai besoin d'air. J'ai besoin de voir d'autres têtes, pour relativiser. Ca tombe bien je change bientôt d'environnement de travail.