Du travail, encore
A bien y réfléchir, je serais presque en droit de me poser de sérieuses questions sur la viabilité des projets informatiques en général, sur leur capacité à arriver correctement à leur terme en particulier. Car si je ne lui pressentais pas forcément un avenir tout rose, me voilà bien obligé de constater que, rendu à peine au tiers de son avancement, ma nouvelle mission semble déjà prendre l'eau de toutes parts et tenir ainsi fièrement ses sinistres promesses.
Je n'ai pas envie de parader, comme convenu je fais tout ce que je peux pour ne pas jouer au monsieur-je-sais-tout, mais c'est dur. C'est dur d'éviter la crise de nerfs, lorsqu'on constate la totale absence d'organisation de son chef, son incapacité à donner efficacement des directives claires, son besoin de s'y reprendre à quatre fois pour communiquer le message même le plus anodin. Et ses errements vis à vis du client, il y a des problèmes en interne dont il faut éviter de parler, évidemment, même moi je le sais. Je veux bien excuser l'inexpérience, j'attends au moins qu'on apprenne de ses propres erreurs, qu'on ne retombe pas dans des pièges dont même moi je connais les effets dévastateurs.
Hélas ! Je ne sais pas comment réagir. Je ne sais pas si je dois laisser filer la situation, me contenter de mes tâches — qui du reste ne me demandent pas réellement d'efforts et laisser les autres assumer la dérive du projet. Après tout cette responsabilité n'est pas la mienne. J'ai peur malgré tout que notre échec ne me rejaillisse dessus. Même si j'ai tous les arguments pour me dédouaner : mes délais sont tenus (je suis le seul dans ce cas), le client a déclaré officiellement être content de ma production, j'ai même donné des coups de main aux autres lorsque j'en avais la possibilité.
D'un autre côté je me demande si je serais capable de faire mieux — en eussé-je l'opportunité. Je ferais les choses différemment, c'est certain. Mon plus gros problème c'est justement mon incapacité à déléguer et à faire confiance. Vaut-il alors la peine de reprendre l'initiative et suppléer aux absences de ma hiérarchie ? Donner un avis qu'on ne me demande pas et faire remonter mes impressions ? Aller de moi-même aider comme je peux mes compagnons de galère. J'ai tous les scrupules du monde, malgré mon envie que cette histoire se termine bien. J'en ai assez que l'incapacité s'en tire à bon compte, grâce aux efforts secrets des travailleurs de l'ombre.
Et puis qui sait, peut-être que je me trompe. J'ai vu des gens faire, j'ai connu des managers autrement plus efficaces, qui savaient proposer les bonnes idées pour atteindre les objectifs — avec la manière, également. Mais en fin de compte, ces projets aussi sont allés dans le mur (je pense à un en particulier) peut-être pour d'autres raisons, peut-être à cause d'une malédiction secrète. J'aurais alors bon dos avec mes soi-disant conseils, avec mes remarques prétentieuses.
Comment y arrivent-ils dans les autres corps de métiers ? Le taux d'échec ou d'anomalies doit quand même être moins important, chez ceux qui construisent des ponts ou font décoller des fusées. Il doit bien y avoir une bonne façon de faire, non ?
- Posté à 00:37
- Sujet : Moi, Marchandise
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