Inattendu
Je ne me sens pas bien. Pour changer. Pourtant j'imagine que ça n'est probablement rien à côté de ce qu'elle peut ressentir, elle. Voilà qui me met encore plus mal à l'aise. Ca a été une semaine étrange à vrai dire, d'abord la lourde et implacable impression de voir, une fois de plus, le quotidien reprendre le dessus — puis quelques changements subtils, quelques notes d'espoir même. Et enfin... le trouble absolu que deux petits coups de fil auront suffi à jeter, un vendredi après-midi d'été.
C'est de ma soeur dont je parle. Je viens à l'instant de tenter de la joindre, sans succès. J'attends qu'elle rappelle. Je ne peux m'empêcher de penser à elle, à la façon terrible dont elle a dû prendre la nouvelle, malgré sa bonne humeur de ces derniers jours. Au départ on a eu à peu près la même réaction, j'imagine, étrange, contradictoire, indéfinissable. Elle, qui n'a jamais accepté cette histoire, qui prend tout de façon passionnée et radicale, je crois que ça l'a bien plus affectée.
J'entends encore mon père dans le combiné, avec cette maladresse qu'il aura toujours à s'exprimer dans des moments importants. C'est de ma famille dont je parle. J'entends mon père m'annoncer que sa nouvelle compagne et lui attendent un enfant. Il a ces légers tremblements dans la voix, ils trahissent un enthousiasme probablement sincère, ils contrastent surtout avec le silence de ma réaction stupéfaite. J'hésite à vrai dire, entre être content pour eux, pour leur projet, et l'indifférence absolue d'une situation qui ne me concerne désormais plus. Il refait sa vie et je ne sais pas si nous en faisons encore partie.
Il refait sa vie à cinquante sept ans. Ce n'est pas la première chose qui m'est venue à l'esprit mais à cet âge ça me fait quand même réfléchir. J'ai aussi du mal à m'imaginer avec un demi-frère — car ce sera un garçon, j'en suis persuadé. Quelles relations aurons nous, serons-nous proches, avec la différence d'âge, la différence de culture et malgré tout tant de choses en commun, des traits, du sang. Je veux me convaincre que le pauvre n'y est strictement pour rien et qu'il ne faut donc pas l'accabler du poids de nos différends d'adultes. J'essaierai donc d'être envers lui aussi fraternel que possible. Mais je crains que le reste ne se détériore encore d'avantage et ne rende ces bonnes intentions que plus compliquées à assouvir.
- Posté à 23:39
- Sujet : People
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