mardi 24 novembre

Prise de conscience

La vérité, c'est que nous ne nous rendons forcément plus compte de la chance que nous avons, enfants de la deuxième génération, qui pouvons désormais profiter à loisir de tout ce pour quoi nos parents ont eux lutté — ce confort, ces conditions de vie plus qu'agréables, on les a toujours connues ainsi, alors on a tendance à oublier les efforts à leur origine. N'oublions pas cette forme de gratitude que nous devons certainement à ceux qui les ont fournis.

Je repensais en particulier à notre dernier week-end, organisé par les parents de S. pour les vingt-cinq ans de leur fille, dans un grand hôtel entièrement réservé pour l'occasion, avec repas, champagne à foison et feu d'artifice. Nous étions une cinquantaine. Vu de l'extérieur cependant, au travers de mon prisme petit bourgeois, ça pouvait sembler peu de chose, presque habituel, tant à vrai dire je n'y ai qu'à peine pensé sur le moment. Une simple fête d'anniversaire. Je réalise tout juste la logistique mobilisée rien que pour nous et ce que ça a pu représenter, tant financièrement qu'humainement.

Oui, les remerciements vont de soi, mais j'aimerais des remerciements d'un ordre plus général, pour tout ce que nos parents ont fait pour nous ; pour toutes ces contraintes qu'ils ont levé de nos épaules et qui ont permis de devenir ce que nous sommes. Nous avons de la chance, nous sommes des privilégiés.

vendredi 20 novembre

87 kilomètres

Pour être optimiste, oui, je l'étais — probablement trop même. Je suis mort de fatigue. Je m'en rends compte ce vendredi après-midi lorsque, somnolant tel un zombie, je suis à deux doigts de m'endormir à mon propre poste de travail. Espérons que ça ne s'est pas vu.

Voilà ce qu'il arrive cependant lorsqu'on me détourne de ce que j'aime faire pour, disons, me demander de réfléchir — comprendre, écrire de la documentation. Pourtant ça ne s'annonçait pas trop mal. Une première semaine à créer des pages web, à main levée, sans spécifications, sans prises de tête administratives ou procédurières ; mon client (mon chef) à deux mètres de moi, ouvert à mes idées et à mes suggestions, suivant mes avancées en affinant sa demande initiale, au fur et à mesure de mes propositions. Pour ça, je me suis fait plaisir, réglages CSS au millimètre, requêtes JSON, études ergonomiques avec mon collègue Régis — désigné, malgré lui, cobaye involontaire.

Là, je vous dois certainement un laïus sur Régis, fraîchement sorti de l'école, le prototype du mec un peu bourru dans ses intonations et ses manières, mais pas méchant. Il y a aussi Guillaume, geek, paresseux mais totalement assumé. Il écoute Rammstein. Je me suis un temps demandé si c'était un imbécile ou un génie, sa légère dyslexie me fait a posteriori désormais pencher pour la seconde hypothèse.

Et puis les autres. Il y a dans l'air cette ambiance particulière, plaisante, détendue, dont je ne sais pas si elle tient plus de cette ville à proprement parler ou bien du fait d'être sorti de la mentalité malsaine des grandes métropoles. Pas de compétition, pas de sourires hypocrites, on dit ce qu'on pense et on pense ce qu'on dit ; on est continuellement dans l'action et les décisions sont prises vite. Tout le contraire de mes précédents projets, tout ce que j'apprécie dans mon métier.

Malheureusement, voilà qu'un directeur quelconque croit bon de vouloir mettre de l'ordre dans cette organisation qui, bonnant mallant, fonctionnait plutôt bien. Voilà qu'il lui prend l'envie d'importer des méthodes industrielles dans ce qu'il doit juger trop artisanal. Pour être plus efficace, pour coacher la production. Alors on engage des consultants hors de prix, qui de leur propre avis n'ont sans doute rien à faire sur ce type de projets — je le sais, je connais personnellement lesdits intervenants. Et je trouve avec eux dommage de pervertir cet état d'esprit.

J'ai peur également qu'une partie de l'équipe ne se braque contre des méthodologies surdimensionnées qu'on leur impose sans leur avis. Car, faisant moi-même partie du lot des derniers arrivés, citadins prétentieux des grandes villes, grands villains parachutés de dernière minute, je crois avoir atterri du mauvais côté de cette barrière. Or pour une fois que je défends la résistance au changement, avouez que ça tombe mal.

lundi 09 novembre

La route

Comment décrire cette première journée, première d'une longue série ? A chaque bouleversement je ne peux m'empêcher ces remarques mêlées d'introspection et de nostalgie — me rends-je seulement compte que ce nouveau trajet que je découvre va au fil des jours devenir une habitude, que ces nouveaux paysages qui défilent sous mes yeux deviendront bientôt familiers ? Peut-être oui, comme je n'ai plus bien l'air d'hésiter et que mes pas dans cette nouvelle aventure semblent déjà décidés, guidés par l'assurance du quotidien. Je suis une pâte. J'apprends à m'arranger de tout.

Le lever à six heures et demie fut laborieux, malgré ce que je peux en dire — la faute à une mauvaise nuit de doutes et d'anticipation, la crainte du mauvais timing, la peur du grain de sable. Ça prendra du temps avant que je ne me règle complètement, argué-je néanmoins en arrivant bien trop en avance à la gare. Au moins je peux trouver une place assise dans le train. Eva, étudiante en médecine, s'installe à côté ; on échange seulement quelques mots.

Angers, vingt minutes de marche me séparent encore de mon futur lieu de travail. Le chemin est agréable, malgré un fond d'air frais, malgré les travaux. Je traverse rues pavées et plateaux piétonniers qui me rappellent Bordeaux — en plus cossu, en plus bourgeois. Ça se voit dans la pénombre du matin sur les façades dix-neuvième, blanches, immaculées, ça se voit sur le visage des filles.

Je suis une pâte. Je m'arrange de tout, mais mes repères m'aident. Me voilà dans cette entreprise où je ne connais personne et je crois déjà deviner les façons de travailler, les caractères de mes collègues, comme en fin de compte les gens se ressemblent, les postes se ressemblent, vraiment. C'est peut-être ce qu'on appelle l'expérience professionnelle. Ça a un côté rassurant.

Au retour le train a quinze minutes de retard et c'est avec avec circonspection que je constate les dix neuf heures quarante-cinq qu'indiquent l'horloge, dans mon entrée. Mon optimisme me réplique, cette heure et demie à faire la navette, ne la vois pas comme du temps de sommeil qu'on te vole — c'est du temps que tu peux t'offrir, toi qui te plaignais de ne jamais trouver de moments pour lire. Là, c'est le pauvre Humbert Humbert de Nabokov qui m'accompagne, en anglais dans le texte. Plaisante consolation.

dimanche 08 novembre

Épilogue, ou la fin d'une époque

Je reviens vite-fait à mon bureau pour éteindre mon ordinateur et trouve, presque par accident, un post-it signé N. qui dit :

Merci.

Quelque chose bouillonne alors depuis mes tripes, ce sont presque des larmes qui me montent aux yeux. Je lis avec soulagement sur ce morceau de papier sa gratitude, comme secrètement retenue pendant si longtemps pour ne pas perturber notre relation, s'exprimant enfin avec une grâce et une concision qui frôlent presque la poésie. A ce moment j'oublie tout, cette rancoeur sourde due au manque de reconnaissance, à l'impression de lui sauver sans cesse la mise sans jamais être remercié. Et mon opinion sur elle de basculer du tout au tout — en bon spécialiste de ces petites attentions éthérées (voire cryptiques) je n'en apprécie que plus la vue de chacune de ces cinq lettres.

Et chavire.

Presque.

Passée la surprise initiale je me rends cependant compte de leur véritable signification. Pas un merci pour tout, je n'y serai jamais arrivée seule. Pas de je ne savais comment dire à quel point je suis désolée que tu doives partir, alors je le résume dans cette formule absconse et impersonnelle. Comment pouvais-je en espérer autant, après toutes ces semaines, si ce n'est comme dans un rêve où les frustrations finissent par se résoudre par magie ?

Merci, simplement comme dans merci pour ce dernier verre avant ton départ.

Voilà ce qu'il fallait comprendre. Rien de plus.

Ma colère chiffonne la note et la jette dans la première poubelle. La seconde poubelle, me ravisé-je, la première est trop près de son poste. J'ai joué au pompier de service, y ai épuisé ma patience et mon abnégation, pour rien. Rien de plus.

Ma déception redouble.

Ce soir j'y repense, le doute subsiste malgré tout. Après tout je ne connais pas la personne, je ne connais que l'employée. L'habitude, sûrement, hâte les jugements. Laissons lui donc le bénéfice de l'histoire, de toutes façons je n'en saurai jamais le fin mot.

vendredi 06 novembre

Départ

La projet peut potentiellement se prolonger jusqu'à juin prochain, ça ne vous dérange pas de devoir faire le trajet tous les jours jusqu'à Angers pendant une aussi longue période ? J'attendais la question, j'avais ma réponse — suffisamment franche pour démontrer ma motivation, suffisamment copiée-collée pour laisser sous-entendre un soupçon d'ironie. Vous savez, j'habite à côté de la gare de Nantes donc pour moi c'est presque la porte à côté — en plus j'adore lire, je ne verrai quasiment pas le temps passer ! Rires.

Car voyez-vous, je joue sur deux tableaux et dois donc constamment me livrer à ce genre de contorsions mentales que j'affectionne malgré tout. D'un côté il faut prouver au client et au commercial que le poste vous intéresse, malgré ses contraintes, il faut d'ailleurs croire que ça a marché, je commence lundi — à l'inverse il faut montrer de la solidarité envers ses autres collègues, ménager les susceptibilités et faire mine de trainer les pieds pour y aller, évitant ainsi de les mettre en porte à faux par rapport à leur hiérarchie, eux qui à l'inverse sont moins enclins à ce genre de concessions.

Je les comprends cependant, après tout on s'habitue vite à son confort. Moi j'ai plus de mal à tenir en place, la routine me lasse vite, j'ai besoin de changer d'air. Surtout en ce moment. Quitte à partir, loin. Nouvelle ville, nouvelles têtes, voilà des perspectives autrement plus prometteuses.

mercredi 04 novembre

Suite et fin

Comme c'est amusant, ces petits changements de statut sur Facebook, savoureuses petites piques d'ironie que la vie s'évertue à vous agiter sous le nez, avec cet impayable sens de l'humour dont j'aurais, définitivement, beaucoup de mal à me passer. Quelque part, cependant, je devrais encaisser, admettre, peut-être même me réjouir pour elle ; c'est en tout cas ainsi qu'un bon bouddhiste agirait — de toutes façons je ne peux guère faire grand chose d'autre que, contre mauvaise fortune, bon coeur. Dont acte.

Je me distrais en relevant le côté incongru de l'histoire, qu'on aurait eu du mal à imaginer il y a encore quelques années ; dans l'espace mouvant des réseaux sociaux, étrange amalgame entre communication privée et publique, ce qu'en première intention on ne pense transmettre qu'à ses proches, inconsciemment (ou pas) finit par faire le tour du monde, comme une bouteille à la mer dont on aurait perdu la trace, comme une chaussette sale oubliée derrière un meuble — causant le cas (ci-)échéant les dégâts collatéraux qu'on peut imaginer. J'ai malgré tout du mal à imaginer qu'on peut rester complètement innocent face à ces conséquences.

Bah. Pour ma part je suppose, de toutes façons, qu'à trop jouer avec le feu on finit par se brûler les elles.