lundi 15 février

Les petits riens

Les changements subtils ont pris la place des grandes révolutions, malgré la petite voix qui ne cesse de me rappeler qu'on est toujours maître de son destin — et unique responsable des grandes décisions qui seules peuvent changer une vie. Dans mon pèlerinage quotidien en terre angevine, cherchant fortune et gloire, j'ai été rejoint par deux autres collègues nantais — un d'eux, John, prend le train tous les jours avec moi. Changement subtil que cette nouvelle compagnie, la conversation me distrait désormais de cette routine presque installée, depuis trois mois. Avec le même parcours, on est à peu près d'accord sur bien des choses, sur la mission, sur notre boîte, sur notre métier en général ; ce n'est certes plus un réconfort, car je crois que seule une minorité d'informaticiens parvient à se satisfaire de son sort — la plupart pense reconversion à moyen terme et c'est toujours un soulagement de pouvoir se projeter à deux dans un avenir plus ou moins proche, d'imaginer des solutions pour faire évoluer sa carrière respective, de penser perspectives.

Les changements subtils ont pris la place des grandes révolutions, malgré la petite voix qui me rétorque que, trois kilos deux cent, c'est quand même un changement substantiel. Si j'ai déjà pris pas mal de bébés dans mes bras, l'émotion est malgré tout particulière — pas aussi intense que je n'aurais pu croire cependant. Cette envie qui parfois me prenait viscéralement a depuis faibli, remplacée par une béatitude simple et sincère, détachée de toute jalousie. Même lorsqu'elle serrait mon doigt de toutes ses forces.

Je me dis, peut-être tout serait plus simple si j'étais gay. Je me poserais moins de questions. Je ressentirais moins de pressions.

De la rue Lo m'interpelle, elle suspendue à la fenêtre de sa voiture, moi au balcon en train de fermer les volets. On dirait une mauvaise comédie italienne. Un malentendu sur le déroulement de la soirée, là voilà qui repart — et moi qui manque de l'aplomb nécessaire pour la retenir, j'essaierai après coup de me rattraper par textos interposés. Je me souviens avec résignation, comme je crois être capable de citer précisément à quel moment j'ai merdé dans chacune de mes relations.

Pas de révolutions non plus dans ce domaine, hélas !

J'ai seulement l'impression de savoir mieux choisir. Ou alors d'avoir plus de chance. Ou alors d'être plus patient et compréhensif. De petits riens.

Suzanne

Ca y est, je crois que je suis amoureux...

Suzanne

Quoi de plus normal, pour une native de la Saint-Valentin.

samedi 13 février

L comme Lundi

Dans ma dernière note j'avais évoqué, il me semble, une rumeur vaguement vaporeuse — que je considère, après coup, un peu cavalière dans son propos et que je vais donc m'empresser de dissiper céans. Non que je pense que cela ait pu vous empêcher de dormir mais, sait-on jamais...

Je discutais, car oui ça m'arrive, avec entrain et deux de mes compagnons, tous légèrement avinés, sur l'intérêt relatif des sites de réseaux sociaux — je pense que vous devinez duquel je veux en particulier parler. Eux de démontrer avec cynisme que ce n'est que le pendant modernisé de ces désopilants courriers électroniques, diaporama en pièce-jointe, que nous avons tous eu le bonheur de lire. C'était au siècle dernier, avant l'invention de l'anti-spam. Mais ne faites pas les fiers, je sais que vous avez également tous ri devant les mêmes photos de bébé.

A contrario, j'aurais cependant pu leur arguer du nombre de rencontres et de retrouvailles, certaines stériles, d'autres plus prolifiques, que m'ont permis l'outil — leur prouvant ainsi le certain attrait de la chose, surtout quand on est aussi timide que votre serviteur. Mais je ne suis pas du genre à me vanter du fait que, quelques messages plus tard, les mieux construites des conversations m'ont parfois à dessein conduit, sans mauvais jeu de mots, dans le saint des saints :

La chambre d'une fille.

En tout bien tout honneur, évidemment. Car si je parlais avec amusement des souffrances du jeune Werther, c'était non sans noter l'ironique similitude entre ces escapades et la passion sincère, vibrante et dévorante du héros de Goethe pour sa belle, inaccessible Charlotte. Et comme bien souvent le coeur de ces demoiselles est déjà promis, et comme bien souvent je m'égare dans la familiarité de confidences bien impudiques, plus les choses vont plus je pense que tout le monde me prend, en fin de compte, pour le bon ami homosexuel de service. C'est la seule explication que je parviens à échafauder, pour le détachement qui transpire de leur présence et le sentiment de sécurité que semble produire sur elles mon apparente inocuité.

Il y a un peu de vrai cependant. Je préfère mille fois une présence féminine, fut-elle dénuée de toute intrigue, à celle de mes propres camarades. Ce sont les seules filles que je trouve à la fois touchantes dans leur humour, toujours hésitant, et intéressantes dans leur façon d'appréhender ce monde. Bien souvent les garçons n'ont que des traits peu subtils, voire largement graveleux, et ne paraissent s'attacher qu'aux questions matérielles.

Lundi, je suis invité à boire un verre chez Lo, qui loue un minuscule studio perdu dans la ville. Elle a les traits de la jeunesse et des attitudes d'enfant, des yeux bleus profonds et résolus, ces façons de se déplacer presque en jouant. Elle est brillante, elle travaille, beaucoup. Elle est polyglotte et musicienne. En bonne campagnarde, elle se plaint de la distance glaciale entre citadins — elle m'ouvre donc un peu de sa vie de famille. Je réponds, m'épanche sur mon quotidien et mes attentes, comme de plus en plus souvent. Si j'ai l'impression d'avoir mûri dans mes conversations, je pense aussi être devenu plus ennuyeux. Elle, rêve, l'éventail du possible au pied de ses bottines d'étudiante. Elle part bientôt, elle veut se mettre au pair à l'est, peut-être pour échapper au gris de la ville.

Je suis ravi de la connaître — on a, évidemment, pas mal en commun. Et puis pour une fois je suis récompensé de ma curiosité et de mon envie d'aller vers les autres. De quoi excuser, largement, le bruit environnant qu'on peut entendre sur Internet.

jeudi 04 février

Suspension

Quand une fatigue profonde ne s'empare pas de moi, aussi subitement que la lassitude d'un quotidien qui s'installe désormais dans la durée, j'essaie de lire les lettres du jeune Werther. Je m'étais d'ailleurs promis d'entamer cet ambitieux projet, construire de façon plus posée et plus organisée une collection de mes critiques littéraires et cinématographiques. Devant le peu d'enthousiasme (voire d'intérêt) que pourrait susciter la chose et aussi parce qu'il me semble, j'ai tellement mieux à faire, j'ai finalement abandonné. Mais ce n'est que pour mieux t'en faire profiter, cher Wilhelm, en lieu et place de ces fiches de lectures qu'on imagine à l'avance monocordes et prétentieuses, du simple et étonnant parallèle que je peux tirer du roman épistolaire avec le récit même de ma propre vie.

Je pourrais parler d'Homère, évidemment, mais ça n'est qu'une broutille. Non, c'est plutôt pour la nouvelle tournure que les évènements semblent vouloir prendre, sans que je sache vraiment si cela est de mon propre fait ou si, au contraire, c'est l'univers qui a du jour au lendemain décidé de me faire une fleur. Je pourrais parler de mon existence virtuelle, peut-être, puisque dans mes échanges j'ai dépassé le stade fatidique du quatrième message privé, moment où habituellement je deviens pataud et pénible — mais plus là dessus dans une prochaine lettre.

Non, ce soir je voudrais retranscrire un souvenir précis afin d'en garder une trace — qu'elle me rappelle dans quelques mois par où je suis passé et, après plusieurs années, comment j'ai évolué. J'ai cessé, il me semble, d'agir en ermite ; j'ai accepté l'autre, à petite dose. Et si, plongé dans son regard pour le jeu de l'exercice, il m'arrive encore de détourner les yeux, par pudeur, par timidité, il m'arrive de prendre les devants et de provoquer l'échange.

J'aime par exemple quand le hasard des alignements nous range l'un derrière l'autre et, quand je me retourne, je découvre prétendument celle avec qui je dois pratiquer. Je feins le détachement, force le trait, une façon comme une autre de m'imposer. Mais ce n'est qu'un prétexte pour asseoir mon autorité à prodiguer des conseils et donc, lui adresser la parole ; l'observer, la corriger, faire montre d'attention et lui sourire avec un semblant de complicité ; la toucher également, comme le sport de contact impose une certaine proximité, une intimité de circonstances. Je la retiens, la fais chuter et la relève, sans chercher à profiter de la situation. Je sens son parfum, la gêne est réciproque — l'attraction aussi, je crois.

Ah que mon humeur n'est-elle joyeuse et ma santé revigorée après de tels exploits ! Comme j'aimerais vivre constamment dans ce monde du possible, où rien n'est décidé mais que toutes les alternatives restent ouvertes ; où n'existe que la vérité de la rencontre, où l'on ignore toutes les contraintes du contexte. En ce moment je croise des Charlotte en pagaille et profite du moment pur et innocent, avant la bataille.

Malgré ce que je peux en dire, ça reste une lutte.