1. Je suis rentré dévasté, vide, hagard et les larmes aux yeux. Ça a été horrible. Pas tout, il y a eu quelques (trop rares) moments géniaux agréables. Mais la fin a été particulièrement dure.
2. Comme prévisible, les premiers instants en descendant du train à Montparnasse et en la voyant arriver à moi ont été assez étranges. C'était la première fois que je rencontrais une parfaite inconnue et mettre vraiment un visage sur ses paroles familières a été un brin déconcertant. Ça a viré légèrement au chaotique, sur le trajet vers l'hôtel et pendant notre premier dîner dans un bistrot Place d'Italie. C'est vrai, je jouais un peu, à faire ce que je sais le mieux faire pour intéresser les gens: les submerger de blagues pas drôles.
3. Puis sont venus les premiers silences quand, nous dirigeant vers les quais (comme prévu dans un programme première-soirée-planifiée-pour-éviter-les-égarements-et-hésitations), elle a commencé à parler pour de vrai, comme les gens normaux font. Moi je n'étais pas encore vraiment à l'aise. Je n'ai que rarement réussi à sortir quelques vagues paroles incompréhensibles. Je pense que ça s'est senti. On est allé voir un endroit particulier de la série Highlander. Elle était toute joyeuse de fouler ce pavé, et moi j'étais heureux de la voir ainsi. On s'est assis sur le bord de la Seine et elle a monologué pendant une bonne demi-heure.
Et puis il s'est mis à faire frisquet, et comme nous avions raté le dernier métro, la perspective de la longue marche pour revenir à l'hôtel nous a incité à lever le camp. Elle a souffert de ce retour. Chaussures pas adaptées. Je n'ai rien trouvé à lui dire pour la distraire de sa peine.
4. Intimité préméditée, une fois arrivés dans la chambre. Après une bonne douche, on s'est installés au lit et on a commencé à bavasser. Je me suis laissé faire. J'ai aimé ce que j'ai entendu. On est resté longtemps comme ça. Et puis on s'est mis à somnoler légèrement, ne s'endormant quasiment jamais, trop intimidés. Dans la pénombre, je cherchais ses yeux, et quand je tombais dessus, elle avait droit à un sourire attendri de ma part.
5. Je ne sais plus comment c'est arrivé sur le tapis, mais au détour d'une remarque sur les signes physiques d'affection, on a fini par s'échanger quelques gestes simples et innocents. Ma main dans sa main. Sa main dans mon dos. Ma main dans ses cheveux. Sa tête au creux de mon épaule. J'avais envie de cette tendresse, j'ai peut-être un peu insisté pour l'avoir, mais j'ai été ravi de partager ce moment avec elle.
6. Le réveil a été long. Aucun de nous n'avait envie de couper court à cette grasse matinée. Mais la faim nous a tirés du lit, et on a décidé d'aller chercher un café pour petit-déjeuner. Elle aurait voulu un repas plus consistant, mais moi j'avais besoin de sucré. On s'est assis à une terrasse à Bastille et on a commencé à discuter de ce vide naissant. De ces grands espaces entre nous, que j'avais l'impression d'entretenir par mon mutisme, et qui nous renvoyait à la crainte de ne pas vraiment, au final, être bien, pour de vrai, ensemble.
7. Puis elle a voulu de me montrer les magasins à la Madeleine et Place Vendôme, en m'expliquant à quel point elle adorait les brillantes vitrines des bijoutiers et les subtils délices des épiceries de luxe. Son enthousiasme a un peu coupé court, vu qu'on était le 15 août, que donc tout était fermé, et que même les vitrines avaient été vidées. Je l'ai sentie déçue de ne pas pouvoir me montrer ça, et j'étais un peu déçu aussi de voir sa joie un brin dissipée.
Heureusement, les boutiques du Carrousel du Louvre, elles, étaient ouvertes, et on a pu y flemmarder un peu. Elle s'émerveillait sur le papier de carnets, j'ai regardé quelques livres. Je pense qu'on a un peu commencé à se perdre, chacun cherchant ce qu'il aimait et naviguant de manière parallèle mais séparée dans les allées souterraines.
On s'est retrouvé sous la pyramide inversée, et j'ai proposé qu'on aille à Beaubourg. Pour l'expo Alors la chine ? que j'avais vue sur Arte, parce que les musées étaient ouverts aussi, et parce que j'ai eu envie de voir du beau.
Avant de rentrer, on s'est assis pour siroter un peu de liquide, devant les caricaturistes qui opèrent sur le parvis du Centre. On n'a pas manqué de se ficher des gourdes qui se faisaient tirer le portrait, des dessinateurs qui avaient du mal à avancer, des passants aussi, beaucoup. Avant de rentrer, elle a aussi joyeusement envoyé balader un artiste un peu trop pressant qui lui proposait de la griffonner vite fait. J'ai ri.
8. Les expos étaient assez intéressantes, mais j'ai surtout adoré les galeries permanentes, où j'ai passé quelques instants surréalistes à scotcher devant une toile. Et puis, je ne le savais pas, mais il y a à Beaubourg plein d'oeuvres de peintres que j'adore, Kandinsky, Miro, Picasso, Dali, Mondrian, les Delaunay, et j'en oublie.
La seule chose c'est qu'on a pris le parti de visiter chacun de son côté, pour se laisser mutuellement la liberté d'apprécier, sans presser l'autre. Bien sûr, la volonté était altruiste et respectueuse, mais elle résume bien au final un peu de ce qui a tué ce week-end. On y aura eu plus de moments à 1+1 que de vrais instants à deux.
9. À force de trottiner toute l'après-midi, et comme on n'avait en fait rien mangé au déjeuner, une faim tenace a fini par avoir raison de nos velléités culturelles. Nous avons d'ailleurs dû changer une fois de resto, parce qu'on a mis trop longtemps à nous servir.
10. Rassasiés (le mot est faible, tant en fait on s'est un peu empiffrés), on est parti voir un film sur les champs. En attendant la séance, elle m'a fait goûter les macarons de chez La Durée (une autre de ses délicieuses lubies). On s'est aussi reposé les pieds dans un square place Clemenceau. J'ai commencé à participer à la conversation.
J'avais proposé d'aller voir Nadia, une comédie romantico-dramatico-comédique assez légère, amusante mais sans plus. Elle ne valait par contre sans doute pas les neuf euros trente qu'on a du débourser, avec un certain écoeurement, pour rentrer. A un moment quand Ben Chaplin a passé ses doigts dans les cheveux de Nicole Kidman, elle a avalé de travers et a toussé longuement. Je me demande si ça avait un rapport avec nous.
Cette fois, on a bien calculé pour pouvoir prendre un des derniers métros. Contrôle des billets à Bastille.
11. Deuxième nuit. Trop fatigués pour tenir aussi longtemps que la veille. Je me suis réveillé, bizarrement, en plein milieu. Et j'ai commencé à réfléchir sur ce qui était en train de se passer. Je savais que ça n'allait pas dans le bon sens. Je sentais qu'on n'était pas bien ensemble. Ou au moins pas aussi bien que je l'espérais. Je crois que c'est là où j'ai commencé à m'effondrer. J'ai eu terriblement mal, profondément, vivement. J'ai pleuré, en silence, peut-être une bonne heure.
Elle m'a entendu. Elle a deviné. Elle s'est rapproché de moi, et a eu les mots qu'il faut. Elle s'est excusée, injustement, ce n'était pas sa faute, et se sentait désolée de ma déception. On en a un peu parlé. Avec des petites phrases. Je sentais toute la chaleur qu'elle tentait de m'offrir pour me soulager. Merci pour ça.
12. Je l'ai prise dans mes bras. On en a un peu ri, mais au final j'ai senti son corps contre le mien. Dans un excès d'affection, j'ai voulu l'embrasser. Mais elle m'a dit que ce n'était peut-être pas une bonne idée, que cela ne ferait qu'aggraver les choses et rendre la séparation plus dure. Peut-être, oui. Certainement même, aux vues de ce qui est arrivé ensuite. J'ai quand même jeté mes lèvres sur les siennes, et elle m'a rendu ce baiser avec toute la tendresse qu'on a l'un pour l'autre.
On s'est laissés aller. J'ai longuement senti sa langue dans ma bouche, sa salive à mes commissures, ma langue hésitante autour de la sienne et le claquement maladroit de nos dents les unes contre les autres. J'ai aimé ce baiser. Même s'il n'a rien voulu dire. Il n'a été, je crois, que la manifestation de notre amitié, et de notre désir déçu de construire une vraie relation.
On n'a pas couché ensemble. Heureusement. Je n'aurais pas voulu que ça se passe comme ça. J'aurais détesté que ça ne soit qu'un pis aller, en forme de regrets. J'ai eu un grand moment de panique. Elle m'a supplié d'arrêter et de me calmer. Elle a su gérer ça, elle.
13. Le lendemain matin, elle devait s'en aller raccompagner son frère à Charles de Gaulle, parce qu'il partait pour longtemps étudier au Canada. Elle a voulu retarder le moment de son réveil et de son départ, mais je lui ai dit de partir et de profiter de lui. Je sais trop ce que c'est que d'aimer sa chair (comme moi j'aime ma petite soeur) pour avoir le courage de lui voler de ce temps.
Et puis, je me sentais la force de tenir la matinée sans elle, puisqu'elle me l'a demandé, précisément parce qu'on a eu ce moment d'infinie proximité qui m'a temporairement rassuré sur nous deux, et que l'espoir de la revoir très vite (on s'est promis d'aller goûter à cinq heures) m'aiderait. C'est sans doute une des seules choses pour lesquelles je lui en veux a posteriori.
14. Vers dix heures, alors que je m'apprête à sortir me balader dans le quartier, elle m'appelle et me dit que ses parents lui proposent de la ramener. Aujourd'hui. Et qu'elle était assez tentée. Sur le chemin de l'aéroport, elle a aussi eu une grosse crise de panique, sur le fait de passer encore deux jours aussi vides et distants en ma compagnie. Elle aurait préféré qu'on écourte notre idylle, qu'on arrête les frais en quelque sorte.
Je n'ai rien trouvé de mieux sur le moment que de la laisser sur cette idée. Bien trop abasourdi par cette sentence qu'elle jetait sur nous. Je l'avais laissée partir confiant, et elle m'annonce qu'elle ne veut plus revenir. Alors que je comptais sur elle.
J'ai sincèrement pensé que ça pourrait aller mieux quand elle reviendrait. Que j'arriverai enfin à faire sauter le verrou de mon côté, justement parce qu'elle avait su lire, rentrer en moi et me consoler. Conviction fébrile. Quand elle m'a dit que c'était terminé, je n'ai pas trouvé la force morale d'essayer de la convaincre du contraire, de lui expliquer que je recommençais à y croire, qu'on méritait peut-être une seconde chance. Sa conviction m'a été trop lourde. Je n'ai rien osé dire. J'étais encore plus mal.
15. Elle est revenue en quatrième vitesse, histoire de libérer la chambre d'hôtel avant midi. Et de me dire au revoir. Je commençais à être vraiment cassé, mais devant elle j'ai tenu le coup. Parce que je n'avais pas envie de la contredire (ou de lui donner des regrets), et que peut-être, c'était mieux comme ça.
On s'est dit au revoir, debout devant l'hôtel, on a échangé des bisous complètements impersonnels, elle est partie vers ses parents garés à côté, alors que je m'enfonçais dans la bouche de métro. Ligne 6. Montparnasse.
16. Une fois seul, j'ai vraiment perdu tout contrôle. Je me suis vidé complètement. Pas seulement parce que j'étais déçu de l'échec de ce week-end. Parce que la fin avait été complètement apocalyptique, alors qu'on avait été si proches. J'étais six pieds sous terre. Réflexe malsain, j'ai réfléchi aux mots que je pourrais mettre sur ces évènements, dans mon blog. Et ça n'a fait qu'aggraver les choses.
J'ai changé mon billet de train, les larmes aux yeux. Prochain départ : 15h20. Trois heures à ruminer. Je suis allé manger sur le square du Pont Neuf, j'avais besoin de repères. Puis, je suis allé marcher, une heure, des Invalides à Montparnasse, pour me calmer. J'ai fondu devant tous ceux qui ont voulu me parler, pour me demander un renseignement ou une petite pièce.
J'ai touché le quatrième dessous dans le train. Tout le trajet. Immonde. J'ai fait fuir les gens. Je lui ai envoyé un SMS pour la remercier, "quand même", et pour lui faire part de mon affection. Malgré tout.
Je regrette, infiniment. Je me dis que peut-être que j'ai abandonné trop vite. Mais je préfère ne pas y croire.
17. Ce que je vais faire maintenant ? Essayer de la voir par mail ou par téléphone, peut être sur IM, pour être sur qu'elle va "bien". Et puis, je pense que je vais arrêter tout ça quelque temps. Le blog (lire ou écrire). La messagerie instantanée aussi. Histoire de réfléchir un peu sur la tournure que prend ma vie. Voir comment je peux l'infléchir vers des horizons plus clairs. Car ceux du moment me font un peu trop mal.