Cela fait longtemps maintenant que j'attendais, avec une impatience difficilement contenue, que tous les lieux publics fermés, bars, boîtes et salles de concert compris, deviennent totalement non-fumeur. En fait j'entretenais le vain espoir que ça contribuerait à y rendre l'atmosphère plus respirable d'une part, que d'autre part le simple fait de sortir ne me contraigne plus systématiquement à prendre une douche avant de me coucher, pour lessiver définitivement cette horrible odeur de clope froide. C'était sans compter sur toutes ces senteurs exquises, qu'autrefois la cigarette parvenait à masquer sous son épaisse fumée, et qui désormais prennent à la gorge votre odorat, encore tout frétillant d'avoir retrouvé ses facultés de jeunesse. Oui j'avais tort de me leurrer, oui désormais dans les quelques endroits qui expérimentent la nouvelle réglementation en avance, la clope a disparu mais ce sont les relents de transpiration, de bière et d'hormones qui font la loi. Mais je dis ça, ce n'est pas forcément pour me plaindre, au moins c'est déjà mieux pour ma santé. Et puis c'est toujours amusant de voir une masse de cent-vingt kilos filer tout droit en transperçant la foule, attraper un resquilleur par le col et le foutre violemment à la porte. Au moins les videurs mettent de la conviction à protéger nos poumons.
Comme je profite de mon nouveau statut de chômeur pour être de quasiment toutes les manifestations culturelles nantaises, hier je suis allé faire un tour à Scopitone, festival de musiques actuelles et autres performances dans l'air du temps. La soirée a commencé par la projection d'Electroma des Daft Punk, au Katorza. Si comme moi vous avez adoré leur collaboration avec Matsumoto sur Interstella 5555, et bien... et bien rien du tout, Electroma est à des années-lumière du magique film d'animation musical dont vous avez pu découvrir des extraits dans le Hit-machine. J'irais presque jusqu'à dire qu'il est à des années-lumière du concept même de long métrage. Le scénario tient sur un confetti, deux robots (les Daft Punk) se rendent dans un laboratoire pour se faire poser de la cire et modeler des visages à forme humaine — plus ou moins. Malheureusement une fois dehors, le soleil tape dur et la cire finit par fondre ; ils sont pris de panique et de honte quand les autres gens se rendent compte de la supercherie et tente de s'enfuir tant bien que mal. Bon. En fait cette histoire, qui est quand même allongée sur près d'une heure et demie, n'est qu'un prétexte à toutes sortes d'expérimentations graphiques, de plans spectaculaires, de tentatives artistiques diverses. Personnellement je trouve le résultat plus que mitigé. Autant certaines séquences sont vraiment géniales, comme par exemple le moment où les deux humanoïdes habillés en noir rentrent dans le laboratoire maculé de blanc, dont on ne voit les opérateurs que par ombres chinoises, puisqu'ils sont eux à l'inverse complètement vêtus de blanc. Autant il y a d'autres passages vraiment longs, où on voit par exemple les deux robots marcher sans but précis dans le désert, ou même la séquence d'introduction, qui ne dure que vingt minutes, uniquement constituées de plans des protagonistes qui roulent dans leur voiture. Alors oui la bande son est géniale, pleine d'électro façon Daft Punk, avec du Chopin et de l'opérette, aussi. Simplement, par moments cela traîne tellement en longueur que ça en devient absurde. Et c'est là où un petit miracle se produit, c'est idiot mais cet enchaînement interminable de plans qui ne semblent avoir aucun intérêt, même visuellement, ce déroulement infini de séquences éthérées et dénuées de sens peut finir par vous faire rire. Moi c'était le cas. Il y a ce plan où on voit un des deux personnages traverser l'écran de part en part, ça dure facilement deux minutes, il ne se passe strictement rien d'autre, juste un robot qui marche. Enfin je crois que vous avez saisi le concept.
Suite de cette virée nocturne dans l'étrange, concert de Tristano et Murcouf au Pannonica. Bon c'est pareil, en entrant dans la salle je me suis tout de suite dit : mais où est-ce que j'ai encore mis les pieds ? Autant vous le dire tout de suite, c'était horriblement chiant. Enfin au moins au début. Même si je comprends la démarche, de vouloir dépasser la musique telle qu'on la conçoit traditionnellement, de détourner un instrument (un piano en l'occurrence) pour jouer avec les habitudes des gens et expérimenter de nouvelles choses — merci le sampler et la boîte à rythmes. Sauf que là le résultat était horriblement chiant. Chiant, mou et soporifique. D'ailleurs la salle se vidait au fur et à mesure du concert, c'est un peu irrespectueux envers les artistes, mais qu'est-ce que vous voulez, ils sont comme ça les jeunes de nos jours. Heureusement les deux derniers morceaux (en fait toute la seconde partie du concert) étaient beaucoup plus rythmés, glissant subtilement vers une sorte d'electro-jazz un peu plus accessible et plus simple à décrypter. Alors fatalement et en comparaison, ça en a presque été agréable.
De plus en plus loin, Salle Paul Fort, un concert de Nabaztag. Une foule compacte de lapins en plastique branchés en wifi (je vous laisse imaginer la petite fortune ainsi dressée sur la scène) s'animait, clignotait, buzzait de façon coordonnée dans une sorte de chorégraphie numérique. L'idée en soi était plutôt séduisante, il s'agit également du détournement d'un objet technologique à des fins artistiques ; c'était impressionnant de les voir tous alignés et tous synchronisés. Dommage cependant que le concept n'ait pas été suffisamment poussé, il y avait moyen de faire des choses rigolotes, des vagues, des olas, une performance plus graphique et plus animée. C'est également le reproche que je ferais à Art3fact, une danseuse éclairée en ombres chinoises devant un écran où défilaient des images de synthèse. La moindre des choses que j'estime être en droit d'attendre de cette sorte de mélange des genres, c'est un minimum de coordination entre la danse et les images : que l'une joue avec les autres et vice versa. Et bien non, là encore c'était assez décevant, la jeune femme était souvent en total décalage avec les cercles, les courbes, les lignes affichées. Et le peu de fois où quelque chose semblait devoir se passer, la synchronisation n'était pas suffisante pour qu'on puisse réellement adhérer au concept. En plus, c'était assez moche. Quand on voit ce qui se fait en ce moment en terme de graphismes assistés par ordinateur, on espère un peu plus que quatre cubes hachurés qui se battent en duel. Je suis dur, je sais, disons plutôt que c'est de l'exigence : entre l'amateurisme et l'excellence, ça se joue souvent à des détails minuscules, mais qui font toute la différence. Vous pouvez aussi me traiter de petit con prétentieux, mais c'est ce que je pense.
Enfin, last but not least, le concert de Wax Tailor, accompagné d'une violoncelliste et d'une flute traversière. Oui c'est un peu étrange comme composition, mais bon. Je suis toujours inquiet quand je vais voir jouer un DJ. Il y a un risque non nul qu'il se contente de plaquer exactement les mêmes samples que sur l'album, exactement aux mêmes moments et sur les mêmes bandes sonores ; du coup ça revient presque à la même chose que si on écoutait le disque chez soi, la foule, la cohue et les odeurs en plus. Heureusement, là ce n'était pas le cas. Enfin pas trop, le son, les intros, les enchaînements étaient suffisamment travaillés. Et l'apport des deux instrumentistes était pour beaucoup dans cette impression de vraie performance live. Quand je vous dis qu'arriver à faire danser une salle avec une flute ce n'est pas un mince exploit, je crois que ça résume assez la force de l'ambiance qui se dégageait de la scène. J'étais aussi inquiet quant à la présence des nombreux guests de Hope & Sorrow, ils étaient en fait remplacés par leurs doubles sur vidéo-projecteur. Sauf Charlotte Savary, qui nous a enchantés de sa présence. Bref c'était assez énorme, le public jouait bien le jeu, trois rappels pour un set d'une petite heure, un peu court mais puissant.