C'est un peu étrange, mais je crois que dans ma tête j'ai tout un tas de schémas et de situations type, auxquels j'essaie désespérément de me raccrocher. Par exemple dans mon esprit, une rencontre doit toujours suivre un déroulement classique, A puis B puis C. Ca doit être une façon de me rassurer, même si en fin de compte je reste quand même aussi stressé. Alors, vous pensez bien, dès que l'on s'éloigne un peu de ces lignes, j'ai immédiatement tendance à trouver ça bizarre ou inconvenant. Par exemple je pouvais penser que, lorsqu'on invite quelqu'un chez soi, même juste pour l'apéro, on prend le temps de s'organiser, de ranger, de prévoir. Quand donc on essuie la table devant mes yeux avant d'y poser quatre verres, voilà ça me déstabilise. Après, me dis-je, peut-être je manque de naturel ou de spontanéité. Dans ce cas, oublions ce genre de détails, car j'ai pour finir plutôt passé une bonne soirée.
Je manque d'abord un peu de me perdre, dans cette banlieue pavillonnaire en cours de construction au sud de Nantes. Les maisons se ressemblent toutes, les rues ne sont pas encore nommées et je n'ai pas très bien écouté les explications de Lise. Je finis quand même par arriver à destination. Au début quand elle me fait entrer, elle est encore au téléphone. Alors je poireaute un peu, le temps de constater que c'est le bazar, de tenter un bonjour timide à sa fille et de deviner qu'il y a un homme au fond, dans la cuisine. Là je me dis, tant pis Yvan, contente-toi de déposer l'autoradio et le chèque et rentrons dîner en face de la télé.
Elle raccroche. Bonsoir. Le temps d'échanger quelques politesses et je comprends en fait que c'est son père qui fait la vaisselle. Il est là pour rendre service, pour garder Eloïse le mercredi, pour s'occuper un peu de la maison. C'est là que je comprends aussi qu'il va rester avec nous pour la soirée. Mais après tout pourquoi pas, il est vraiment très gentil, fait mine de s'intéresser et comble les trous dans la conversation. La petite aussi anime l'ambiance, mais c'est un peu plus décousu. Elle est vraiment adorable et puis c'est incroyable mais, pour son âge, je la trouve vraiment très consciente et dégourdie. Elle intègre et assimile tout ce qui se passe autour d'elle, elle sait s'exprimer intelligemment et obtenir ce qu'elle veut, elle sait surtout faire volontairement le pitre et développer une sorte d'humour primitif vraiment mignon.
Si bien que, l'un dans l'autre, les choses avancent. Et moi qui la connaissais encore à peine la semaine dernière, moi voilà à dîner de façon presque accidentelle avec son père et sa fille. Vous voyez c'est ce genre de schémas peu communs qui me déboussolent un peu. Si j'écoutais Kévin, je penserais que tout ça c'est un test. Depuis sa séparation elle doit se méfier des garçons, la gamine c'est pour tester ma réaction et mon adaptation, son père c'est pour avoir un garde fou et un avis extérieur. Mais je n'ai pas envie de me prendre la tête pour ça. Dans le doute j'ai juste fait un peu attention, ne pas poser les questions qui vexent, sympathiser aussi avec son père. Pour Eloïse j'ai eu moins de mal, c'est venu naturellement.
Maintenant à mon avis les deux ou trois choses qui fâchent : sa maison est sale, moi qui suis maniaque dès qu'il y a trois miettes de pain sous la table à manger, c'est le genre de détails qui me bloquent. Et puis j'aurais aimé un peu plus d'attention, mais j'imagine que ça n'était pas forcément évident et qu'elle ne voyait pas forcément ça comme une soirée d'approche. Après peu importe, je vais quand même sans doute l'inviter à sortir.