L'auberge
Au moins je m'amuse. C'est étrange d'ailleurs de constater qu'en général, j'ai beaucoup moins de mal à aller vers les autres (les filles) lorsque je suis déjà accompagné. Lorsqu'on est plusieurs je n'ai aucune difficulté à m'adresser à de parfaits inconnus, chose qu'il me semble en revanche relever de l'impossible tout seul. Sauf quand j'ai bu. Mais c'est une autre histoire.
Une histoire qui commence du côté de Carquefou, une énième réunion de boulot, cocktail dînatoire en fin de journée. Pour arriver à l'heure, je fais la route depuis Angers avec quelques collègues, nous voyageons dans l'A4 break d'Edouard. En nouveau trentenaire, j'essaie d'abonder à leurs considérations de bons pères de famille, comparativement c'est quand même plus pratique de charger le lit parapluie dans le coffre de la ZX. Je me sens malgré tout un peu étranger à la conversation. Les primes d'assurance, le prix d'un train de pneus, je suis soulagé de ne plus m'imposer ce genre de casse-têtes.
Les réceptions de l’ambassadeur sont toujours assez bien arrosées, on se donne donc implicitement consigne de garder le contrôle, de ne pas laisser échapper la petite phrase malheureuse. Contexte oblige, juste en face de ton patron, modérer ses propos tient de l'instinct de survie. La solution serait bien sûr d'éviter sa proximité immédiate, une fois sentis les effets de l'alcool, mais il risque de s'en rendre compte. De toutes façons, quand la soirée avance ce sont toujours les derniers mêmes qui restent, dont le chef, il faut donc savoir composer.
Je discute avec Hélène, je discute avec Nadia, avec Barbara, je prends conscience de cette forme d'aisance que j'ai malgré tout avec les filles. J'en prends d'autant plus conscience comme je constate que ce n'est pas forcément évident pour tout le monde, même lorsque la conversation est détachée de tout enjeu. Les ingénieurs sont timides. Accompagné je dispose d'une sorte de point de repère qui m'aide à m'extraire de ma coquille. Pour peu que mes compagnons soient plus réservés que moi et j'ai l'impression d'être le séducteur du siècle.
Avec quelques irréductibles nous nous dirigeons rapidement vers un bar en centre-ville. Pas de contrôles sur la route. La situation s'inverse un peu et nous croyons, pauvres naïfs, que nous allons pouvoir apprendre des infos croustillantes par la bouche un peu avinée du patron. La vérité c'est que sa communication reste très professionnelle. Il garde aussi le contrôle. Il sait ce qu'il faut dire pour rassurer et policer cette image dernièrement écornée, comme lors du départ de Jill. Je commence à être sérieusement éméché.
Ils veulent me traîner en boîte, je ne me débats pas vraiment. Nous nous retrouvons au Loft, c'est étrange et un peu nostalgique d'y retourner maintenant. On est obligés de commander une bouteille pour rentrer. J'ai le réflexe vestiaire, heureusement pour mes clés et mon portable. Je ne danse pas, le mauvais whisky n'aidant pas, et finis par sortir vers les trois heures.
En redescendant vers le tramway, je rencontre une bande d'Erasmus, espagnols pour la plupart et Nina, une belge. J'avais déjà croisé avec amusement ces joyeux drilles qui ont le don de faire pester la France qui se lève tôt, à force de chanter sous ses fenêtres. Il attendent l'ouverture des rames. Dans l'intervalle, l'alcool décrasse un peu ma langue de Cervantès et j'arrive à discuter longuement avec une étudiante au Staps. Il y a si peu de différence, physiquement parlant, entre ton meilleur ami et un étranger croisé dans la rue. Tout le reste n'est que question de caractère et d'envie. On rigole. Je passe un bon moment.
- Posté à 00:20
- Sujet : Moi, Marchandise
- Permalien vers L'auberge
- Aucun commentaire
