Point par point, après tout ça me permettra quand même de vous dire tout ce que j'en pense, puisque au fond c'est tout ce dont il est question ici. Jeudi soir on décolle du boulot, complètement à l'arrache, avec un soupçon de culpabilité à laisser les collègues se dépatouiller dans une merde pas possible – mais après tout c'est le chef qui nous a dit de partir à l'heure, alors nous évidemment on part.
Le chef parlons-en, rendez-vous devant chez lui à six heures et demie pour le signal du rassemblement. Banlieue pavillonnaire anonyme, petite bourgeoisie, maison ouvrière rabibochée de tous les côtés pour lui donner des airs de paisible masure, SUV tout chrome mais sans les options et payé par la société, visiblement des gens qui aiment paraître et ça se sent tout de suite. Des gens au demeurant très gentils mais intellectuellement médiocres, surtout sa femme, et motivés par je ne sais quelle envie malsaine de montrer avant tout qu'on existe. On part à sept heures, après avoir pris le temps de faire connaissance avec les pièces rapportées – parce que pour le reste c'est un week-end entre collègues, un truc tellement ambigu dans le concept qu'on finit par se demander, si ce n'est pas juste une vaste opération de relations publiques, histoire de bien se faire voir dans la hiérarchie. Même si je veux croire dans leur sincérité.
J'hérite d'une place dans la voiture de Charles et Guillaume. Ce week-end j'aurais appris à comprendre vraiment ce qu'ils sont, je dis ça sans condescendance. Charles a une compréhension relativement poussée du fonctionnement du monde qui l'entoure, c'est-à-dire qu'il sait exactement comment s'y prendre pour obtenir ce qu'il veut. Sauf que sa façon de faire est détestable, il joue au mec rigolo et chieur, en sachant qu'au second degré les gens finissent par le prendre au sérieux et ça marche. Je ne sais pas si au-delà de ça, il est conscient de cette sorte d'intelligence sociale, je ne crois pas. Guillaume reste lui quand même dans le bon coeur de cible de tout le microcosme socioculturel du ventre mou, même s'il est hyperactif et complètement tête brûlée. Il écoute Calogero, il écoute BFM, il écoute Benabar, pour moi ça veut tout dire.
Benabar, officiellement, je déteste. On s'est tapé le disque deux ou trois fois de suite dans la voiture (pour cause de pénurie de CDs) et donc, après écoute approfondie, je peux dire que je déteste. C'est d'une banalité affligeante, surtout au niveau des paroles, genre je parle des pires platitudes qu'il arrive dans ma vie pourtant géniale et je les chante façon nouvelle scène française, de pathétiques faux airs de poète. Contrairement à Sinclair, qu'on s'est aussi tapé deux ou trois fois de suite et qui mélodieusement est quand même bien plus intéressant. Et pourtant ça plaît, est-ce là le fait d'une fausse originalité soigneusement marketée pour flatter l'ego du plus grand nombre, moi j'aime Benabar et pourtant c'est compliqué comme musique donc tu vois je suis intelligent
, est-ce le hasard d'une conjonction mystique entre l'envie d'un public pour des chansons avec un peu plus d'intérêt que celles de la Star'Ac et l'émergence de toute une ribambelle d'artistes prêts à reprendre le flambeau ?
Moi je resterai toujours étonné de rencontrer ces gens du ventre mou, ceux qui précisément font tourner toute une partie de l'industrie du disque, de l'industrie culturelle en général, voire de la société du loisir ou la société tout court, en suivant irrémédiablement le rythme imprimé insidieusement par une certaine oligarchie du commerce mondial, qui sait suggérer assez pour que les gens se sentent libres de leur choix tout en contrôlant en fin de compte le moindre de leurs désirs. En sortant de mon milieu d'étudiants gauchistes je découvre tout un monde de gens communs, pas beaufs, peut-être juste normaux, et chaque fois c'est presque stupéfait, limite curieux, que je constate les mécanismes qui les font suivre le courant. Comme Olivier et Celia, un couple de commerciaux, des crèmes, vraiment, accueillants, compréhensifs, adorables, qui glissent de façon presque surréaliste au-dessus d'une vie qui me semble à des années-lumières de la mienne.
La vie de couple, les tracas avec les beaux-parents, l'organisation de la semaine, la cuisine ; la vie, la musique, j'aime ou j'aime pas, se sont ces gens là qui écoutent NRJ, ce sont ces gens là qui regardent Arthur, ce sont ces gens là qui votent, pour Bayrou, pour Chirac, pour Hollande ; la vie a l'air au fond tellement simple, un fois dénuée de toute interrogation métaphysique voire de tout questionnement sur les raisons qui font que le monde est ainsi fait. Presque sans s'en rendre compte ces gens naissent, grandissent, aiment, se marient, se reproduisent et meurent, comme en suivant un trait rectiligne qu'on leur a un jour montré, probablement durant leur enfance, qu'ils ne quitteront jamais. Et quand bien même leur viendrait l'idée de s'écarter un peu du chemin, ce ne sera qu'à travers de petites niches spécialement étudiées et aménagées pour l'occasion, qu'on leur aura suggéré de prendre dans Télérama avec une sympathique connivence, allez-y, évadez-vous, on comprend que vous vouliez prendre l'air, voilà les escapades qu'on vous propose : Benabar, Les Choristes, Nouvelles Frontières.
Encore une fois je n'ai rien contre eux, voire je les comprends, voire je fais parfois la même chose. Et non je n'échafaude pas non plus une théorie du grand complot, je m'étonne juste du manque de lucidité de certains de mes congénères. Alors qu'après tout je ne suis peut-être moi-même qu'une anomalie contrôlée du système, une sale petite vermine, qui ne rentre pas dans les moules, mais dont on canalise quand même les réactions. Avec de l'argent, avec toutes sortes de dérivatifs.
Mais je me demande enfin. L'espèce humaine s'est-elle organisée dans une sorte de système conscient avec une volonté propre d'aller dans une certaine direction ou est-ce que tout ça ne reste qu'un grand bordel où chacun trace sa route dans son coin ? Existe-t-il comme dans une fourmilière une sorte d'intelligence de groupe qui fait que, vu au niveau de l'individu, chaque action semble atomique et pourtant la multitude semble fonctionner de façon cohérente et réfléchie ? Et dans ce dernier cas, existe-t-il un moyen au niveau individuel de parvenir à influencer fortement la masse, pas seulement au niveau politique mais au niveau du comportement quotidien, de parvenir à casser les codes et à vaincre la monotonie ? La suite de mon séjour métaphysique au ski dans le prochain épisode.